Culture

Achille Mbembe: l'éloge de l'ouverture d'esprit contre l'inimitié

Achille Mbembe, professeur d'histoire et de sciences politiques à l'université Witwatersrand de Johannesburg, en Afrique du Sud.
Achille Mbembe, professeur d'histoire et de sciences politiques à l'université Witwatersrand de Johannesburg, en Afrique du Sud. RFI

Professeur d'histoire et de sciences politiques à l'université du Witwatersrand à Johannesburg, en Afrique du Sud, Achille Mbembe est un de ces intellectuels qui puisent dans l'actualité pour nourrir leurs pensées, parfois même leurs combats. A vrai dire, le penseur africain est en colère. En colère contre ces politiques qui excluent, dressent les murs et valorisent la guerre. Il le dit dans son dernier essai, Politiques de l'inimitié, publié aux éditions La Découverte.

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Avant de se lancer dans la lecture de cet ouvrage percutant (comme tous ceux d'Achille Mbembe), l'idéal serait de lire ou relire les écrits de Frantz Fanon (publiés chez le même éditeur) tant notre auteur s'en inspire pour analyser notre époque.
Mais, faute de pouvoir le faire, le livre est une belle porte d'entrée dans la pensée de l'auteur des Damnés de la Terre, marquée selon Mbembe par la destruction et la vie. Frantz Fanon qui, au début de ce livre célèbre, écrit que « chaque génération doit dans une relatives opacité découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ».

Le repli sur soi de l'Occident

Sans nul doute Achille Mbembe voudrait aider les jeunes générations d'aujourd'hui à appréhender une époque qui, à bien des égards, paraît inquiétante. En tout cas face à de redoutables défis que constituent, selon lui, « le repeuplement de la Terre, la sortie de la démocratie, la société d'inimité, la relation sans désir, la voix du sang, la terreur et la contre-terreur ». Sans parler de la technologie qui tend à façonner un homme nouveau et le numérique qui transforme cet homme en une colonne de chiffres facile à décoder. Ce sont à la fois, écrit-il, « les médicaments et les poisons de notre époque ».

L'auteur note avec regret, c'est le moins que l'on puisse dire, le repli sur soi d'un Occident, en tout cas d'une Europe à bout de souffle qui devient peu à peu « un ennuyeux banc de glace ». « Des peuples entiers ont l'impression d'être arrivés au bout des ressources nécessaires pour continuer à assumer leur identité. Ils estiment qu'il n'y a plus de dehors, et qu'il faut, pour se protéger de la menace et du danger, multiplier les enclos. » Tout cela à l'ère de la globalisation. Un paradoxe qui n'en est pas un, car si le monde est ouvert pour les marchands, il l'est moins pour les citoyens.
Pour lui, « les frontières ne sont plus des lieux que l'on franchit, mais des lignes qui séparent » et, depuis le 11 septembre 2001, la lutte contre le terrorisme a changé notre monde. « La transformation de la guerre en pharmakon de notre époque a, en retour, libéré des passions funestes qui, petit à petit, poussent nos sociétés à sortir de la démocratie et à se transformer en sociétés de l'inimitié, comme ce fut le cas sous la colonisation ». Guerre contre le terrorisme et guerre contre les colonisés, même combat en somme. D'où l'importance de Fanon en cette époque où règnent, selon Mbembe, le militarisme et le capital. Ainsi que la peur.

Démocraties dangereuses

Notre époque serait celle des démocraties apeurées en quête d'ennemis et d'apartheid comme elles le furent, après leur conquête du monde, en scindant celui-ci en maîtres et esclaves. En Afrique notamment.
Nos temps incertains seraient aussi ceux du patriotisme flirtant avec le nationalisme. « Chaque attentat duquel résulte quelques morts d'hommes donne automatiquement lieu à un deuil sur commande. La nation est sommée de verser en public des larmes de rancoeur et de se dresser face à l'ennemi », constate Achille Mbembe. Le « quelques morts d'hommes » pourra choquer dans un pays marqué par les attentats de 2015 mais sans nul doute l'auteur vise juste.

« Le XXe siècle s'ouvre sur un aveu, celui de l'extrême fragilité de tous », note-t-il. Le moment devrait donc être celui de la solidarité plutôt que de l'affrontement et celui de l'universel plutôt que du repli.
A la fin de son ouvrage, Achille Mbembe prône l'ouverture au monde face à la bêtise. « Il se pourrait que l'on ne soit, au fond, le citoyen d'aucun Etat en particulier ». Il fait l'éloge du passant, de l'être humain qui passe comme Fanon qui quitta son pays, découvrit d'autres terres dont « il fit une authentique demeure » et resta solidaire de ceux qui l'accueillirent.
Partir, découvrir le monde, vivre avec ceux que l'on croyait étrangers. C'est tout cela qui habite la figure du passant dont parle le philosophe qui, en pensant à l'avenir qu'il espère meilleur et vainqueur des menaces de l'époque, écrit simplement : « Qu'il suffise d'observer que la pensée qui vient sera, de nécessité, une pensée de passage, de la traversée et de la circulation ».


Achille Mbembe est l'invité du magazine Idées ce dimanche 29 mai 2016 à 15h10 TU.

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