Cinéma / Nigeria

Cinéma nigérian (2/2): Entre Nollywood et cinéma d’auteur africain

« Taxi Driver » (Oko Ashewo), réalisé par Daniel Oriahi. Adigun est un mécanicien de 31 ans qui se rend à Lagos pour la première fois pour y reprendre le taxi de son père décédé.
« Taxi Driver » (Oko Ashewo), réalisé par Daniel Oriahi. Adigun est un mécanicien de 31 ans qui se rend à Lagos pour la première fois pour y reprendre le taxi de son père décédé. FilmOne Production

Après « La surprise Nollywood, entre choc et charme », voilà le deuxième volet de notre plongée dans le cinéma nigérian, la deuxième industrie cinématographique au monde, après Bollywood. Les sept longs métrages sélectionnés à Paris par la Nollywood Week, seul festival du cinéma nigérian en Europe, frappent par la diversité des genres cinématographiques et des sujets abordés : la femme moderne et l’inceste dans « Fifty », le côté sombre de l’être humain dans « Taxi Driver », le harcèlement sexuel dans « Stalker », la prostitution et le dictat du fils héritier dans « The First Lady », le cynisme du management des multinationaux dans « The CEO », l’échec de l’élitisme dans « Lunch Time Heroes »…

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Les temps ont visiblement changé : en 2013, le réalisateur nigérian Aduaka Newton Ifeanyi, Etalon d’or 2007, avait encore raconté sur le financement de son film exigeant et expérimental One Man’s Show, prix de la critique au Fespaco : « J’ai rencontré le Centre national du cinéma en Nigeria. Je leur ai dit : Je souhaite avoir dans ce film un comédien noir, du théâtre, de la musique, des performances. Ils m’ont répondu : ‘’ On ne peut pas vous donner de l’argent. On ne comprend pas votre film.’’ »

Aujourd’hui, le rêve d’un cinéma nigérian à la fois efficace et subtil, exprimé en 2015 par le réalisateur Desmond Ovbiagele (Render to Caesar) au Festival panafricain Fespaco, semble de plus en plus réaliste : un modèle hybride entre Nollywood et le cinéma d’auteur africain.

Un seul modèle : la diversité

L’acteur Wale Ojo, très populaire au Nigeria, vit entre Lagos, New York et Londres. Il a tourné dans le monde entier avec des réalisateurs comme Oliver Parker, Gill Scott,Rowan Atkinson, Brendan Gleeson ou Kunle Afolayan. « Je ne dirais pas que je suis étonné du courage des réalisateurs, mais plutôt que c’est inévitable. Les sujets abordés dans Fifty existent dans la vie réelle au Nigeria. Il y a quelques années, les films de Nollywood ont toujours suivi le même modèle : des assassins et de la sorcellerie, aujourd’hui, c’est différent. Je viens de jouer dans une sorte de Tarantino africain, j’ai moi-même réalisé un court métrage sur le surf et ma prochaine fiction sera un hommage au musicien Fela Kuti. Aujourd’hui, toutes sortes d’histoires existent. »

Lors d’une scène comique dans The CEO, Wale Ojo feuillette un journal qui titre sur Boko Haram. Sinon, la politique et le sujet du terrorisme sont restés absents des films programmés. Peut-on réaliser à Nollywood un film sur Boko Haram ? « Non, il n’y a pas de tabou, répond Wale Ojo qui incarne avec finesse et drôlerie un manager bien trempé et tourmenté dans The CEO et un mari touchant et infidèle dans FiftyUn collègue à moi est en train de réfléchir sur un scénario sur cette question et je sauterais tout de suite sur l’occasion si on m’offrait un rôle pour un tel film. »

L’acteur Wale Ojo feuillette le journal dans « The CEO », un film panafricain réalisé par le Nigérian Kunle Afolayan.
L’acteur Wale Ojo feuillette le journal dans « The CEO », un film panafricain réalisé par le Nigérian Kunle Afolayan. CEOMOVIE

L’envie de ne pas voir

Pour Moses Inwang, « il faut quand même faire très attention avec certains sujets politiques comme le terrorisme. Le gouvernement préfère qu’on n’y touche pas… Par contre, je travaille actuellement sur un autre film qui fera probablement polémique. Hakim, The Hacker raconte l’histoire de politiciens corrompus démasqués par un hacker dont les parents ont été tués par le gouvernement. »

Pour Serge Noukoué, cofondateur et directeur exécutif du Festival Nollywood Week, « il reste des sujets qui ne sont pas facilement abordés dans la société nigériane, parce qu’ils touchent à des choses que les gens n’ont pas forcément envie de voir, par exemple, le terrorisme ou les conflits interethniques. Quand le public va au cinéma, il a envie de s’évader… C’est une autre manière de consommer le cinéma. »

En attendant, le nouveau cinéma nigérian commence à brasser aussi les autres arts dans des scénarios de plus en plus diversifiés. Sur le grand écran défile aussi bien la Lagos Fashion Week, une mise aux enchères pour l’art contemporain, le chanteur King Sunny Adé ou une prostituée rêvant de devenir photographe dans une prochaine vie…

Lagos, lugubre et lumineux

La ville de Lagos reste un sujet inépuisable. Filmée dans pratiquement tous les longs métrages présentés, la ville surgit chaque fois d’une manière fondamentalement différente : lugubre ou lumineux, opulent ou miséreux, arrogant ou aveugle, intime ou moderne, plein de croyances ou désespérant... Dans son second long métrage, Taxi Driver, Daniel Oriahi rend hommage à Martin Scorsese, mais surtout à Lagos, « une ville mystérieuse, incertaine, spontanée, sombre, mais dans tout cela, il y a aussi de la beauté. Je n’ai pas essayé de montrer les structures de Lagos, mais les caractères des gens qui entrent dans une voiture qui parcourt la ville. L’ambiance est un peu comme dans Night On Earth de Jim Jarmusch. »

Fort de son succès commercial, Lagos est devenu la figure de proue d’un cinéma sans complexes. Dans les salles de cinéma, les productions de Nollywood commencent à rivaliser avec les blockbusters hollywoodiens et bollywoodiens, sans parler du cinéma européen, quasi inexistant. Et pour Kunle Afolayan, la seule chose qui compte aujourd’hui, n’est plus être à Hollywood ou au Festival de Cannes, mais « que je puisse faire des films et que les gens aiment mes films ».

Daniel Oriahi, réalisateur nigérian de « Taxi Driver », un hommage à Martin Scorsese et la ville de Lagos.
Daniel Oriahi, réalisateur nigérian de « Taxi Driver », un hommage à Martin Scorsese et la ville de Lagos. Siegfried Forster / RFI

« Ces films ne font plus honte »

Le futur de Nollywood se situe-t-il plus dans un ancrage local ou panafricain et international ? « Nollywood est en train de s’ouvrir et en même temps se recentrer, explique Serge Noukoué. Ces deux tendances semblent être contradictoire, mais le plus Nollywood sera centré sur lui-même, sur la réalité de la société nigériane qui est complexe, le plus les films pourront voyager. Pendant très longtemps, les films nigérians étaient mal considérés par les classes sociales élevées. Aujourd’hui, ces films ne font plus honte, ils les rendent fiers. »

De la même façon, Biyi Bandele montre avec Fifty qu’il est à mille lieues du cliché de Nollywood et pourtant il voit un avenir commun : « Nous buvons la même eau [rires]. Tous mes acteurs travaillent pour Nollywood, mais je travaille complètement différent. L’industrie cinématographique au Nigéria continue à se développer. Il y aura de voix nouvelles qui vont étudier cinéma en Angleterre, en France ou aux États-Unis. Il y aura une fusion entre toutes ces sensibilités pour créer quelque chose de très frais et puissant. »

Un boom cinématographique

Daniel Oriahi n’a aucune crainte quant à l’avenir de Nollywood : « Je vois une réémergence de la culture cinématographique au Nigeria qui était devenue totalement obsolète dans les années 1990. Aujourd’hui, on est en compétition avec tous les autres films. Cela nous aide à progresser. Actuellement, on a 28 cinémas avec une moyenne de 5 écrans, alors en totale 140 écrans. Mais pratiquement tous les jours ouvrent de nouveaux cinémas, il y a même un retour des cinémas communautaires. En cinq ans, je ne serais pas étonné si on avait mille écrans et il faudra les remplir avec des films. Alors il y aura forcément de nouveaux studios. »

► Lire aussi : Cinéma nigérian (1/2) : La surprise Nollywood, entre choc et charme

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Le 4e Festival Nollywood Week avait lieu du 2 au 5 juin, au cinéma l’Arlequin, Paris.

 

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