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Francophonies en Limousin / Théâtre / Danse / Congo

«Trans…», une traversée de la Françafrique au Festival des Francophonies

« Trans…», création de Julien Mabiala Bissila, DeLaVallet Bidiefono et du collectif Zavtra aux Francophonies en Limousin.
« Trans…», création de Julien Mabiala Bissila, DeLaVallet Bidiefono et du collectif Zavtra aux Francophonies en Limousin. Christophe Péan

C’est l'une des créations phares des Francophonies en Limousin qui a fêté sa première jeudi 22 septembre au Théâtre de l’Union à Limoges. Ce spectacle de danse et théâtre joue avec des pneus Michelin et des barils de pétrole siglés Elf pour parler de l’actualité des crimes de la Françafrique et de l’histoire coloniale du Congo. « Trans… » fait danser et traverser les mots et les maux de l’histoire. Un travail collectif élaboré en osmose par l’écrivain congolais Julien Mabiala Bissila, le chorégraphe congolais DeLaVallet Bidiefono, trois danseurs congolais et les comédiens du collectif Zavtra de Limoges. Entretien.

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RFI : Trans..., ce mot ne résonne certainement pas de la même façon pour un écrivain ou pour un chorégraphe ?

Julien Mabiala Bissila : Pour moi, dans ce travail, cela signifie « traverser ». Trans, c’est la traversée de plusieurs choses : la traversée des mots, des univers, de l’actualité, du passé, de la vie, de nous.

DeLaVallet Bidiefono : Pour moi, cela veut dire corps, sueur, transpiration et, du coup, cela rejoint la traversée. Ce sont des corps qui traversent, qui avancent ensemble, avec l’espoir d’y arriver.

Au début de la pièce, ça court, ça crie, ça tombe. La danse, définit-elle le rythme et donne-t-elle le tempo au spectacle ?

DeLaVallet Bidiefono : Non, ce sont les corps, les battements de cœur, c’est ça qui est vraiment important. Cela raconte la vie que nous vivons en tant qu’humains : on tombe, on se relève, on a envie d’avancer, mais ce n’est pas facile. Du coup, on a une seule chose : trouver des branches pour survivre, pour avancer. Tout cela on peut l’exprimer avec des chutes et des cris. Quand tu as mal aux dents, tu cries : « aaah ». Le corps est la base de tout cela.

La pièce décolle avec un vol entre Brazzaville et Paris qui n’arrivera jamais à destination [il s’agit de l’attentat du vol DC-10 d’UTA]. On est en 1989, il y aura 170 morts et on attirera dans un café nommé Attentat. Que fait-on là ?

Julien Mabiala Bissila : C’est d’abord un vide qui est le désert. Chacun peut sentir ce vide une fois dans sa vie. Mais qu’est-ce qu’on fait avec ? On réagit ou l’on ne réagit pas ? Pour moi, le désert est neutre. En réalité, on n’est ni en Afrique ni en Europe, on n’est nulle part. C’est un terrain neutre que nous, on peut faire bouger ou interroger. Pour nous, ce désert est un bon prétexte pour installer des choses, dire des choses, remuer des choses, à travers le corps, la musique, les mots.

Parfois, l'histoire du spectacle se déroule quand même sur un territoire bien précis, l’Afrique, en particulier le Congo. C’est un grand-père qui raconte l’histoire du Congo à son petit fils : l’histoire coloniale, mais aussi l’histoire récente. Un des résultats de cette réflexion est : « En RDC, il y a de tout, sauf la démocratie ». Comment racontez-vous toute cette histoire par la danse et le mouvement ?

DeLaVallet Bidiefono : De toute façon, quand quelqu’un est en train de raconter, il y a un mouvement de la bouche. À force de bouger les lèvres, il y a un mouvement du corps. Donc, c’est de la danse. Chez nous, quand les gens racontent des histoires, il y a toujours des bras, des mouvements de pied pour mimer ce qu’il est en train de raconter. Le corps est très important dans cette pièce, parce que cela raconte l’histoire du corps qui parle au corps. C’est le corps d’une vieille personne qui raconte à son petit fils. C’est le rapport du corps au corps qui parle. En tous cas, cela a un lien avec la danse, avec la respiration. Je parlais du battement du cœur, donc de la vie. La lettre lue, au début de la pièce, c’est un enfant qui a écrit cette histoire. Il y a ce corps d’enfant qui veut savoir, qui veut connaître son histoire. C’est vraiment intéressant.

L’enfant qu’on entend sous forme de voix off, il existe réellement ?

Julien Mabiala Bissila : La voix de l’enfant, non, mais la lettre de l’enfant, oui. C’est un projet qui s’est passé dans une école, ici, en France. On avait demandé aux enfants d’écrire une lettre à leurs grands-parents. C’était dans une école dans une zone sensible avec beaucoup d’étrangers. Et les deux enfants congolais n’avaient pas trouvé des réponses, personne dans la classe ne pouvait leur répondre. Donc quand on m’a proposé de répondre à cette lettre, cela m’a vraiment beaucoup parlé. La réponse à la fin de la pièce est ma réponse. Mais la lettre du début, les mots, à la virgule près, sans un mot qui a été enlevé ni corrigé, c’est la lettre à l’état brut. Voilà pourquoi, à l’enregistrement, on a laissé même les erreurs, ou quand il se trompe de mot. C’est une vraie lettre envoyée par un enfant.

Vous racontez l’histoire coloniale d’une manière aussi très crue, par exemple, quand vous évoquez des crimes à l’époque du Congo-Belge, comme les mains coupées des esclaves considérés comme mauvais travailleurs. Vous poursuivez l’histoire jusqu’au temps moderne, avec des barils de pétrole siglés Elf et avec des pneus Michelin sur scène. Est-ce que ce n’est pas trop frontal et trop facile de raconter cette histoire de telle façon ?

Julien Mabiala Bissila : Non, je pense que la vie aujourd’hui nous met plutôt devant un mur qui est beaucoup plus facile. Les mots sur scène, ce sont des mots complètement ouverts, c'est-à-dire, à l’intérieur, chacun entend ce qu’il a envie d’entendre et refuse d’entendre ce qu’il ne veut pas entendre. On laisse ce choix. En fait, la vraie vie est plus violente. Elle est plus crue. Quand les gens explosent dans le Bataclan… Ici, l’histoire coloniale, elle n’est pas vraiment coloniale, c’est juste l’histoire des humains jusqu’à aujourd’hui. Ce sont des gens qui se mélangent, qui ont des problèmes, des situations qu’ils n’arrivent pas à régler ou qui tâtonnent. Beaucoup de gens ne savent même pas qu’on coupait des mains au Congo. On a l’impression que c’est une fiction. Mais, en réalité, je l’ai raconté en deux mots. Mais ceux qui l’ont vécu - parce que la mémoire de ces gens à qui on a vraiment coupé les mains, ce sont des humains qui ont vraiment existé - cette douleur n’a pas durée deux minutes. Donc, ce n’est pas facile [à raconter, ndlr].

DeLaVallet Bidiefono : Je pense ce qui est très facile, c’est de refuser de croire à ça. Nous, on ne vient pas pour faire la morale aux gens. On raconte la vie, ce qui se passe. Peut-être, parce qu’on l’a vécu. Peut-être, parce qu’on a vécu des choses que d’autres personnes n’ont pas vécu. Et d’autres personnes ont vécu des choses que nous n’avons pas vécues. Et si la personne qui a vécu une chose vient de me la raconter, je ne vais pas lui dire : tu me fais chier. Je pense que l’intelligence est de regarder la personne en face et de se dire : d’accord, j’entends, même si je ne peux peut-être rien faire, mais je peux entendre. Ce qui est facile c'est de refuser la réalité. Le silence est souvent le premier crime de l’humanité.

Après la première de « Trans…», création de Julien Mabiala Bissila, DeLaVallet Bidiefono et du collectif Zavtra aux Francophonies en Limousin.
Après la première de « Trans…», création de Julien Mabiala Bissila, DeLaVallet Bidiefono et du collectif Zavtra aux Francophonies en Limousin. Siegfried Forster / RFI

Trans…, création de Julien Mabiala Bissila, DeLaVallet Bidiefono et du collectif Zavtra, composition musicale: Stéphane Bensimon et Sébastien Bidon, aux Francophonies en Limousin, du 22 au 24 septembre, au Théâtre de l’Union, Limoges.

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