Festival d’Avignon / Théâtre

Avignon: «Le sec et l’humide», un monologue à deux voix

Filip Jordens dans « Le sec et l’humide » de Guy Cassiers, d’après un texte de Jonathan Littell et avec la voix de Johan Leysen.
Filip Jordens dans « Le sec et l’humide » de Guy Cassiers, d’après un texte de Jonathan Littell et avec la voix de Johan Leysen. Christophe Raynaud De Lage

Comment disséquer le langage fasciste et expliquer la fascination qu’il exerce sur les autres? La pièce Le sec et l’humide tente cette aventure dans le domaine du théâtre. Au Festival d’Avignon, le metteur en scène belge Guy Cassiers explore ce texte préparatoire que Jonathan Littell avait écrit lors de ses recherches pour son futur prix Goncourt Les Bienveillantes. Sur scène, cette analyse minutieuse des écrits du leader d’extrême droite belge Léon Degrelle s’avère plutôt plus indigeste que terrifiante.

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Par notre envoyé spécial à Avignon,

« Merci d’être venu à cette conférence sur Léon Degrelle » nous accueille un conférencier svelte en costume rayé. Le décor est austère : un magnétophone et un haut-parleur posés sur une table. A côté, un écran et un rétroprojecteur complètent l’équipement du discours scientifique et permettent de projeter quelques images historiques et couvertures de livres.

Au centre du récit se trouve l’autobiographie La Campagne de Russie de Léon Degrelle. Ce leader de l’extrême droite en Belgique fut d’abord membre volontaire dans la Wehrmacht avant de joindre la Waffen-SS et devenir chef de file de la Légion Wallonie. Après sa fuite vers l’Espagne de Franco où il vécut heureux après la guerre, ce texte autobiographique, publié par Degrelle en 1949, témoigne de sa mode de pensée et de son univers intellectuel. « Le fasciste, pour se structurer, doit structurer le monde. » « Le fasciste ne se rend pas, il coule. » « Corps secs, cadavres humides. »

Le thème du bourreau

Comment exploiter cette matière au théâtre ? Côté spectateurs, de grandes attentes étaient permises. Quand le très engagé Guy Cassiers met en scène un texte de Jonathan Littell sur le thème du bourreau, on ose espérer d’assister à un choc semblable au prix Goncourt Les Bienveillantes, à Shoa de Claude Lanzmann ou Eichmann à Jérusalem de Hannah Arendt. Sauf que la logique à l’œuvre dans Le sec et l’humide suit complètement d’autres règles.

La pièce s’affaire à restituer et décrypter l’univers sémiotique d’un fasciste sans jamais quitter le jargon scientifique. L’historien appelé sur scène mène pendant une heure une analyse sémantico-psychanalytique pour déceler les failles de l’être fasciste. Le modèle à suivre est le concept d’un chercheur allemand. Dans les années 1970, Klaus Theweleit avait essayé de développer une théorie pour pénétrer la structure mentale des hommes devenus fascistes. Ainsi il voulait faire surgir le prototype d’un caractère fasciste à l’image de la personnalité autoritaire théorisée par le philosophe Theodor W. Adorno dans les années 1940.

« Voice follower », une voix traquée et transformée

Hélas, dans la salle, le dispositif prévu ne décolle pas. Le monologue devient vite monotone. Les mots de Degrelle restent les mots de Degrelle. Même le clou du spectacle n’y change rien. Car l’Institut de recherche et de coordination acoustique/musique (Ircam) avait mis en place un système permettant de suivre une voix et la transformer en direct. Grâce à cette technologie du voice follower, la voix distanciée de l’historien qui raconte l’histoire de Léon Degrelle en utilisant son vocabulaire, ses réflexions et sa diction, se transforme peu à peu en voix rauque de Léon Degrelle.

Ainsi, Guy Cassiers souhaite démontrer que nous avons tous deux voix en nous, que le « monstre » fasciste vit potentiellement en chacun de nous. Et que la manipulation des mentalités se fait à travers les idéaux et les mots proclamés du fasciste belge. D’où l’enthousiasme de Léon Degrelle pour faire régner l’ordre, détruire et nettoyer, car tout cela relève du « sec ». Pendant que « l’humide » fait référence au flou de l’ennemi, à l’amorphe, à tout ce qui est difficile à cerner.

Filip Jordens dans « Le sec et l’humide » de Guy Cassiers, d’après un texte de Jonathan Littell et avec la voix de Johan Leysen.
Filip Jordens dans « Le sec et l’humide » de Guy Cassiers, d’après un texte de Jonathan Littell et avec la voix de Johan Leysen. Christophe Raynaud De Lage

Bourreaux et victimes

Après le spectacle, le bilan est sans appel : à aucun moment, on ne se sent troublé par le dédoublement et la fusion des deux voix. La figure du nazi est probablement tout simplement depuis trop longtemps symboliquement ancrée dans le Mal pour que cette perception puisse encore être déboussolée par des effets techniques. Pour cela on n’est pas surpris que Jonathan Littell n’ait pas souhaité intervenir dans la conception du spectacle. Il a eu bien raison.

Wrong Elements, sa nouvelle recherche et en même temps son premier film autour du thème du bourreau, a mené Jonathan Littell entre temps en Afrique, à la rencontre d'anciens enfants-soldats de la LRA, l’Armée de résistance du Seigneur en Ouganda. Ces jeunes, à la fois bourreaux et victimes, incarnent à merveille la version moderne de la capacité et de l’incapacité de chaque humain de faire le bien et le mal. C’est ainsi que le désarroi s’installe chez le spectateur. Et cela sans aucun recours à la technologie.

La manipulation au Festival d’Avignon

En revanche, la question de manipuler l’esprit séparément du corps semble bien être l’un des grands défis pour les metteurs en scène de ce Festival d’Avignon. Dans la Cour d’honneur, le Japonais Satoshi Miyagi fait dédoubler son Antigone par une comédienne qui parle et une autre qui interprète le gestuel. Dans Sopro (Souffle), le Portugais Tiago Rodrigues fait passer l’action et la réflexion par la souffleuse du spectacle. Et dans Full HD, une création plein d’idées dans le Off, les frères jumeaux espagnols Cordoba vivant à Bruxelles, se servent du concept du transhumanisme pour manipuler corps et cerveaux de l’être humain comme une boîte à outils.

Filip Jordens dans « Le sec et l’humide » de Guy Cassiers, d’après un texte de Jonathan Littell et avec la voix de Johan Leysen.
Filip Jordens dans « Le sec et l’humide » de Guy Cassiers, d’après un texte de Jonathan Littell et avec la voix de Johan Leysen. Christophe Raynaud De Lage

► Lire aussi : Avignon: l’Ircam souffle «Le sec et l’humide» chez Guy Cassiers

Guy Cassiers : Le sec et l’humide, d’après un texte de Jonathan Littell, jusqu’au 12 juillet au Festival d’Avignon.

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