31e Fipa / France / Histoire

Fipa: «La guerre des enfants», l’épicentre d’un séisme national

« 39-45 : la Guerre des enfants », documentaire de Julien Johan.
« 39-45 : la Guerre des enfants », documentaire de Julien Johan. FIPA 2018

Il n’a pas reçu le Fipa d’or du documentaire national, décerné samedi 27 janvier au Festival de la création audiovisuelle internationale (Fipa) à Biarritz [voir liste des Fipa d'or à la fin de l'article], mais cela n’enlève rien à ce film remarquable et stupéfiant, à voir absolument. « 39-45 : la guerre des enfants », de Julien Johan et Michèle Durren, écrit avec la collaboration de Manon Pignot, est le premier documentaire racontant la Seconde Guerre mondiale en France avec les yeux des enfants, grâce aux témoignages de ceux qui avaient à l’époque entre 5 et 10 ans. Entretien avec le réalisateur Julien Johan.

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RFI : Votre documentaire 39-45 : la guerre des enfants, est-ce la première fois qu’on montre le point de vue des enfants sur la Seconde Guerre mondiale ?

Julien Johan : À ma connaissance, oui. C’est un angle nouveau : comment la classe d’âge qui avait entre 5 et 10 ans à la déclaration de guerre, et donc entre 10 et 15 ans à la Libération, a traversé cette période. Comment elle l’a vécue, comment elle a été traumatisée, comment elle a puisé dans ses ressources internes pour survivre et résister. Comment le régime de Vichy l’a aussi instrumentalisée à des fins politiques.

Qu’est-ce qui change sur le récit sur la Seconde Guerre mondiale quand on raconte cette guerre du point de vue d’un enfant et non pas d’un adulte ?

Il y a énormément de choses qui changent. La première chose : cela accentue encore plus la violence de l’époque. Quand on s’attaque à des êtres faibles et innocents comme des enfants, l’injustice est encore plus flagrante. Des méchants nazis qui s'en prennent à des enfants innocents et sans défense, tout de suite, c’est encore plus révoltant. Ce qui nous a surtout intéressés, ce n’est pas simplement de raconter ce qui leur était arrivé, mais surtout de comprendre comment ils l’avaient vécu, appréhendé et comment ils avaient réussi – presque par miracle – à surmonter ces épreuves, s’en sortir et à faire acte de résilience pour se reconstruire après la guerre.

Presque encore plus impressionnant que le récit, ce sont les images d’archives de votre film qui semblent complètement inédites. D’où viennent-ils ?

Les documentalistes qui ont travaillé sur le film ont accompli un énorme travail. On a un stock d’archives, qui sont les archives officielles qu’on a déjà vu dans d’autres films et qui nous permettent de contextualiser la grande Histoire, de marquer les grandes dates de la guerre 39-45 que tout le monde connaît. En plus, les documentalistes sont allés chercher des fonds d’archives amateurs de l’époque. A ma grande surprise, il y avait déjà énormément de films amateurs, des super 8, qui ont été filmés par des pères et des mères de famille, des images de leurs enfants jouant dans les jardins, se déguisant en soldat… On a des images extrêmement touchantes d’un père portant l’uniforme français, qui prend sa fille dans ses bras, lui fait de grands sourires et des grands baisers avant de partir au front. Cela nous a permis à savoir ce qui se passait dans l’intimité des familles, au-delà des archives officielles qui nous permettent de raconter la guerre vue d’« en haut ». Là, on était dans les histoires à l’intérieur des foyers, à l’intérieur des vies des enfants.

Dans votre film on découvre l’existence de nombreux enfants errants (on évoque le nombre de 90 000 enfants égarés que pendant l'exode en 1940)qui sont presque obligés de devenir délinquants pour survivre (on parle de 120 000 jeunes délinquants). Et quand on évoque le nombre de 1,5 million de travailleurs français forcés en Allemagne, on voit et entend les enfants dont les pères sont absents (en plus des 650 000 orphelins). Ce sont des aspects de cette guerre qu’on n’a pratiquement jamais entendus jusqu’ici.

Tout à fait. On a tous entendu l’existence des Stalags, des camps de prisonniers, ou d’une classe d’âge de pères qui s’est retrouvée enfermée pendant cinq ans. Par contre, on ne s’est jamais posé la question comment faisaient les enfants de ces prisonniers-là. La plupart du temps, ces enfants étaient avec leur mère, souffraient des restrictions et des privations de nourriture pendant toute la guerre. Et puis, certains d’entre eux, parce que leur mère était décédée ou pas très présente, ont dû apprendre à survivre eux-mêmes. Et là, on bascule dans du Dickens. C’est du Oliver Twist, des gamins livrés à eux-mêmes dans la rue. Et comme les adultes eux-mêmes n’avaient pas assez à manger, à Paris, par exemple, ils ne donnaient pas beaucoup aux enfants. Donc, ce sont des gamins devenus des chapardeurs, des gamins de rue en errance totale et qui faisaient ce qu’ils pouvaient pour ne pas mourir de faim.

En plus, ces enfants gênaient le régime de Vichy.

Oui, le régime de Vichy ne voulait pas de cette mauvaise publicité. C’était vraiment une preuve vivante. Tous les Français voyaient des enfants errer dans les rues et se disaient : le maréchal Pétain, finalement, il nous ne protège pas tant que ça, parce que sinon, il ferait quelque chose pour ces enfants. Cela a été un problème que le régime de Vichy voulait cacher. Donc, ils les ont mis dans des bagnes, ils ont essayé de les exfiltrer des centres-villes – comme certains pourraient le faire aujourd’hui avec les SDF d’ailleurs. Et après la guerre, il ne fallait pas parler du passé, mais se projeter vers l’avenir. Donc, c’est une expérience qui est passée complètement sous silence.

Avec l’histoire de ces enfants, vous rendez visible aussi d’une manière complètement différente la grande politique de Pétain. On découvre le maréchal comme quelqu’un qui a rendu payant le collège, qui a fait pratiquer des véritables lavages de cerveau aux enfants, comme le raconte le dessinateur Tomi Ungerer. Ce changement de régime était très concret pour les enfants.

C’est un des points communs à tous les régimes dictatoriaux. Quand il accède au pouvoir, le maréchal Pétain il veut entamer sa révolution nationale. Donc il veut faire une refondation totale de la société française. On a trouvé un texte écrit de sa main où il dit que cela ne sert à rien de vouloir convaincre les adultes, c’est trop tard, ils sont déjà formatés depuis des années. Donc, il faut cibler la jeunesse qu’on peut façonner selon sa volonté. La jeunesse française était le fer-de-lance pour Pétain et les vichystes de la révolution nationale. C’est pour cela qu’ils ont rendu le collège payant, parce qu’ils voulaient que certains enfants, par exemple les fils de paysans, restent des paysans. Ils voulaient que les filles deviennent des femmes au foyer, des mères, donc qu’elles ne viennent plus à l’école. Et quand elles venaient à l’école, elles n’avaient pas les mêmes enseignements que les garçons.

Comment avez-vous fait la sélection de vos interlocuteurs pour le film ?

La plupart d’entre eux avaient écrit des livres sur ce sujet. Ils avaient 10, 15 ans à la fin de la guerre et ont dû se reconstruire. Personne ne posait des questions sur ce qui s’est passé. La psychanalyse était loin d’être entrée dans les mœurs… La parole ne se libérait pas comme aujourd’hui. Personne n’avait l’idée de faire parler ces enfants. Donc, les enfants ont fait comme ils ont pu, se sont reconstruits, ont fait leur carrière… Et puis, quand ils sont arrivés à la retraite, ils ont commencé à regarder dans le rétroviseur. Et ils se sont dit qu’ils doivent commencer à transmettre quelque chose à leurs enfants et petits-enfants. Donc : « il faut que je témoigne ». Tout ce qui a été caché et mis sous scellé pendant 50 ans de leur vie, ils l’ont maintenant écrit dans des livres, même s’il n’y a pas tous qui ont été édités. D’autres on a pu récupérer au Centre de l’autobiographie et cela nous a permis de contacter les auteurs.

Aujourd’hui, quelles sont les réactions par rapport à votre film ?

Les témoins que j’ai revus après, ils étaient extrêmement contents que leur parole ait été à ce point été respectée et surtout dans la diversité. Ils ont eu l’impression d’être intégrés dans une classe d’âge et non pas à une thématique qui leur était propre. Par exemple, la fille qui a été déportée dans les camps [en total, il y avait 11 500 enfants juifs déportés, ndlr], était très contente qu’on parle aussi des autres enfants à qui cela n’était pas arrivé et qu’elle soit associée à toute cette classe d’âge là. Elle s’est sentie moins exclue finalement puisqu’on l’englobait à quelque chose de plus vaste.

Qu’est-ce qui a déclenché votre projet ?

En fait, le moteur du projet était ce qui s’est passé en 2015, après les attentats de Paris. Les jours suivants, énormément de gens se sont posé la question : comment expliquer aux enfants ce qui s’est passé ? Comment trouver des mots – soit pour les protéger, soit pour essayer de rendre ça « raisonnable », pour y mettre des mots et des raisons là-dessus. Comment ces enfants ont-ils appréhendé cet événement ? Comment le vivent-ils dans leur tête ? De ces questions-là, on a eu envie de faire ce film en se disant : quand est-ce que cela est arrivé la dernière fois que des enfants étaient à ce point-là en face de la barbarie, de la violence ultime ? En remontant l’Histoire de France, on s’est vite retrouvé entre 39-45. Du coup, c’est un documentaire historique, mais pas seulement. Je pense que cela parle de nos enfants à tous, aujourd’hui encore.

Et quand vous montrez l’exode des familles après l’offensive de l’armée allemande en France, en juin 1940, avec des millions de Français sur la route, des enfants qui errent dans la rue, cela rappelle aussi notre époque avec les réfugiés.

Bien sûr. J’espère que les gens qui verront ce film, en voyant ces images d’exode, feront le lien. Et que certains d’entre eux ouvrent un peu plus leur cœur, parce que c’est arrivé il n’y a pas si longtemps à la génération de nos propres parents… Et là, ils auraient bien aimé d’être accueillis par les gens les bras ouverts…

SERIE

FIPA D'OR : Sob Pressão de Jorge Furtado, Mini Kerti, Luiz Noronha, Cláudio Torres et Renato Fagundes  Réalisation : Andrucha Waddington, Mini Kerti Scénario : Jorge Furtado, Lucas Paraizo, Antonio Prata, Marcio Alemão Une production : Estudios Globo Coproduction : Conspiraçao Filmes (Brésil)     

FIPA D'OR DE LA MEILLEURE INTERPRÉTATION FÉMININE : Marjorie Estiano pour le rôle du « Dr. Carolina Almeida » dans Sob Pressão de Jorge Furtado, Mini Kerti, Luiz Noronha, Cláudio Torres et Renato Fagundes Réalisation : Andrucha Waddington, Mini Kerti Scénario : Jorge Furtado, Lucas Paraizo, Antonio Prata, Marcio Alemão Une production : Estudios Globo Coproduction : Conspiraçao Filmes (Brésil)   

FIPA D'OR DE LA MEILLEURE INTERPRÉTATION MASCULINE : Julio Andrade pour le rôle du « Dr. Evandro Moreira » dans Sob Pressão de Jorge Furtado, Mini Kerti, Luiz Noronha, Cláudio Torres et Renato Fagundes Réalisation : Andrucha Waddington, Mini Kerti Scénario : Jorge Furtado, Lucas Paraizo, Antonio Prata, Marcio Alemão Une production : Estudios Globo Coproduction : Conspiraçao Filmes (Brésil)   

FIPA D'OR DU MEILLEUR SCÉNARIO : Jorge Furtado, Lucas Paraizo, Antonio Prata, Marcio Alemão pour Sob Pressão de Jorge Furtado, Mini Kerti, Luiz Noronha, Claudio Torres et Renato Fagundes Réalisation : Andrucha Waddington, Mini Kerti Une production : Estudios Globo Coproduction : Conspiraçao Filmes (Brésil)   

FIPA D'OR DE LA MEILLEURE MUSIQUE ORIGINALE : Stephen Rae pour Safe Harbour de Stephen Corvini, Phil Enchelmaier et Simon Kennedy Réalisation : Glendyn Ivin Scénario : Belinda Chayko, Matt Cameron Une production : Matchbox Pictures (Australie)       

FICTION 

FIPA D'OR :  Cops de Stefan A. Lukacs Réalisation : Stefan A. Lukacs Scénario : Stefan A. Lukacs Une production : Golden Girls Films & Filmservices Gmbh (Autriche)   

FIPA D'OR DE LA MEILLEURE INTERPRÉTATION FÉMININE : Ursula Strauss pour le rôle de « Judith Lorenz » dans Meine Fremde Freundin de Hubertus Meyer-Burckhardt, Christoph Bicker et Christian Granderath  Réalisation : Stefan Krohmer Scénario : Katrin Bühlig et Daniel Nocke  Une production : Polyphon Film Coproduction : Norddeutscher Rundfunk (Allemagne)   

FIPA D'OR DE LA MEILLEURE INTERPRÉTATION MASCULINE : Tobias Kerksloot pour le rôle de « Thomas » dans Van God Los : Kerstkado de Pieter Kuijpers, Sander van Meurs et Iris Otten Réalisation : Giancarlo Sánchez et Urszula Antoniak Scénario : Jolein Laarman Une production : Pupkin Film (Pays-Bas)   

FIPA D'OR DU MEILLEUR SCÉNARIO : Katrin Bühlig et Daniel Nocke pour Meine Fremde Freundin de Hubertus Meyer- Burckhardt, Christoph Bicker et Christian Granderath Réalisation : Stefan Krohmer Une production : Polyphon Film Coproduction : Norddeutscher Rundfunk (Allemagne)   

FIPA D'OR DE LA MEILLEURE MUSIQUE ORIGINALE : Jesper Ankarfeldt pour Van God Los : Kerstkado de Pieter Kuijpers, Sander van Meurs et Iris Otten Réalisation : Giancarlo Sánchez et Urszula Antoniak Une production : Pupkin Film (Pays-Bas)         

DOCUMENTAIRE INTERNATIONAL   

FIPA D'OR : Stronger than a Bullet de Maryam Ebrahimi Une production : Nima Film Coproduction : SVT, Arte France, Doha Film Institute (Suède, France, Qatar)                  

PRIX DU JURY DES JEUNES EUROPÉENS   Enfants du hasard de Thierry Michel et Pascal Colson Une production : Les Films de la Passerelle Coproduction : RTBF Unité Documentaires, WIP (Belgique)   

DOCUMENTAIRE NATIONAL       

FIPA D'OR : En équilibre de Antarès Bassis et Pascal Auffray Une production : TS Productions Coproduction : France Télévisions / France 3 Occitanie (France)   MENTION SPÉCIALE Les Enfants du 209, rue Saint-Maur, Paris Xe de Ruth Zylberman Une production : Zadig Productions Coproduction : Arte France (France)   

MUSIQUE ET SPECTACLE   

FIPA D'OR Marianne Faithfull, fleur d’âme de Sandrine Bonnaire Une production : Cinétévé Coproduction : Arte France, Babylon Irie (France)     

PRIX DE L’INNOVATION  FIPA D’OR Altération de Jérôme Blanquet Réalisation : Jérôme Blanquet Scénario : Jérôme Blanquet et Yann Appery Une production : Okio-Studio Coproduction : Arte France (France)     

JEUNE CRÉATION              

PRIX MICHEL MITRANI FICTION doté par France Télévisions Heyvan de Bahram Ark et Bahman Ark Scénario : Bahram Ark et Bahman Ark Une production : Iranian National School of Cinema (République islamique d’Iran)             

PRIX MICHEL MITRANI DOCUMENTAIRE doté par les Sociétés d’auteurs Heimat de Sam Peeters Scénario : Sam Peeters Une production : Royal Institute for Theater, Cinema and Sound - Erasmus Hogeschool Brussel (Belgique)   

PRIX ERASMUS+ Magic Moments de Martina Buchelová Scénario : Marina Mlkva and Martina Buchelová Une production : Vysokej školy múzických umení (Academy of Performing Arts Bratislava) (Slovaquie)   

PRIX DU PUBLIC    Le Temps des égarés de Virginie Sauveur Scénario : Gaëlle Bellan et Virginie Sauveur Une production : Delante Productions Coproduction : Arte France (France)       

PRIX du HACKATHON  Doté par la Région Nouvelle-Aquitaine  Dessine-moi un futur   Développé par l’équipe composée de : Alice Bédard, Sandrine Corbeil, Hugo Denepoux, Florian Pannetier, Quentin Piat et Alexandre Rosenthal

Le programme du 31e Festival de création audiovisuelle internationale (FIPA) à Biarritz, du 23 au 28 janvier 2018

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