Culture

En Ecosse, Celtic Connections relie les traditions du monde

Bassekou Kouyaté, Ngoni Ba et Sian sur la scène de Old Fruitmarket à Glasgow.
Bassekou Kouyaté, Ngoni Ba et Sian sur la scène de Old Fruitmarket à Glasgow. © Assa Samaké-Roman

La 27e édition du Celtic Connections, qui s’est achevée ce dimanche 3 février a réussi son pari : être le festival le plus éclectique de son histoire. Il a accueilli cette année des musiciens de tous les continents, venus mettre en lumière, échanger et mélanger leurs traditions respectives. Pensé au départ pour être une scène privilégiée pour les musiques celtiques, l'événement veut désormais mettre l'accent sur les connexions entre les cultures natives du monde.

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Le poète Hamish Henderson (1919 – 2002), qui a contribué à faire revivre les cultures traditionnelles en Ecosse, comparaît la tradition a une rivière : elle va vers l’avant en transportant des objets du passé. Pour Donald Shaw, le producteur artistique de Celtic Connections, lui-même musicien et membre du groupe Capercaillie, cela résume parfaitement le festival et la scène folk écossaise actuelle. « A l’époque de Hamish Henderson, les cultures traditionnelles étaient assez marginales. Aujourd’hui, elles se sont massifiées. On pourrait dire que la rivière s’est transformée en océan. Cependant, la survie de ces cultures dépend de notre capacité à nous adapter et à avancer. »

Allier tradition et modernité

Comment faire pour que les chansons millénaires en langues traditionnelles soient encore chantées et jouées aujourd’hui ? Le festival essaye de montrer les différentes réponses qui sont apportées à cette problématique qui ne concerne pas uniquement juste l’Ecosse et les nations celtiques. Lors de la cérémonie d’ouverture du festival, une centaine de jeunes musiciens formés dans les Fèisean, les écoles d’arts traditionnels gaéliques, se sont produits avec des grands noms de la musique folk écossaise comme Julie Fowlis ou encore Duncan Chisholm.

La Gambienne Sona Jobarteh, la première femme de sa famille à être reconnue virtuose de la kora (instrument à cordes d’Afrique de l'Ouest, de la famille de la harpe), a également souligné l’importance de moderniser les pratiques. Devant une salle comble sur le campus de l’université de Glasgow, elle déclarait : « dans nos cultures, la tradition se transmet habituellement de père en fils. Mais la société évolue vite, en Afrique en particulier où les femmes prennent leur place. On doit faire évoluer nos habitudes si l’on veut que nos traditions perdurent ». C’est la raison pour laquelle elle est en train de créer la première académie d’arts de Gambie, où les élèves apprendront la danse, le chant, les instruments, et auront accès à la littérature et au cinéma.

Rajeunir les musiques traditionnelles

Bassekou Kouyaté, qui a donné une renommée internationale à son instrument, le ngoni (instrument à cordes d’Afrique de l’Ouest, de la famille du luth), veut entreprendre un projet similaire au Mali, où les troubles géopolitiques ont mis à mal les cultures traditionnelles : il va donc créer un centre de formation, et veut même trouver un moyen de promouvoir les jeunes talents qui n’en ont pas les moyens. « Nous avons le devoir de protéger ce que nos parents et nos grands-parents nous ont transmis. Les islamistes nous ont dit que nous ne pouvions pas chanter, écouter de la musique, qu’on devait tout laisser tomber. Ils enseignent aux gens de tuer et de se tuer. Nous, les artistes, nous avons le pouvoir de dire aux gens que ce n’est pas possible. Nous n’avons pas d’autre Mali, c’est à nous de trouver une solution », défend-il. La situation du Mali et la nécessité pour les citoyens d’agir sont parmi les principaux thèmes de son nouvel album, Miri, qui est sorti le 25 janvier 2019.

Mais transmettre ne veut pas dire figer : Bassekou Kouyaté se considère comme un porteur de tradition, mais également un innovateur : « Le ngoni est le premier instrument des griots dans notre pays, qui existe depuis plus de 2000 ans. Mais c’est moi qui l’ai mis sur le plan international, qui ai rajouté des cordes, qui ai mis des pédales wahwah, des bretelles pour jouer debout. Maintenant les nouvelles générations reviennent vers le ngoni. »

Les trois membres du groupe Sian, Eilidh Cormack et Ellen MacDonald et Ceitlin L R Smith, sont dans une démarche similaire. Le trio vocal, fondé en 2016, interprète un répertoire d’anciennes chansons gaéliques, écrites exclusivement par des femmes : « Nous avons énormément de respect pour la substance des chansons. Mais nous l’adaptons à notre sauce, avec notre vision. Nous avons collaboré avec Niteworks (un groupe de musique électronique et gaélique originaire de l’île de Skye). Ils arrivent très bien à garder un équilibre ».

Relier des traditions éloignées

Plus tard sur scène, Sian, Bassekou Kouyaté et son groupe Ngoni Ba ont mis en pratique tout l’esprit de Celtic Connections : des traditions géographiquement très éloignées se trouvent des points communs et créent une musique harmonieuse et cohérente. Ensemble, sur scène, les trois Ecossaises ont mêlé leur chant gaélique à la voix d’Amy Sacko en bambara, les ngonis accompagnant la guitare, le tout rythmé par le tama et d’autres percussions africaines.

Malgré la barrière de la langue, le travail entre les artistes a été très naturel, explique le trio Sian. « On a commencé à chanter nos chansons, et ils jouaient un air qui allait bien par-dessus, et vice-versa. Cela n’a pas été très difficile. » Bassekou Kouyaté est d’accord : « Elles chantent des musiques anciennes, et les musiques traditionnelles se connectent facilement. La musique est une langue universelle ».

Pour Donald Shaw, le mélange des deux genres est une évidence. « Les musiques traditionnelles africaines sont des musiques populaires, tout comme en Ecosse. Les mélodies sont assez cycliques et les rythmes sont ensorcelants. » De plus, les civilisations celtes sont des cultures de l’oralité. Donald Shaw explique : « le mot celte vient du germanique, il signifie secret. Ils voyaient les Celtes comme un peuple secret, car ils avaient interdiction d’écrire les choses. Ils devaient se les dire de vive voix, pour que les informations ne se retrouvent pas dans les mains des ennemis. »

Pour les artistes se produisant à Celtic Connections, ce genre de collaborations, d’échanges et de liens est plus que jamais vital : c’est la raison pour laquelle une série de concerts, nommée « Above the surface », a été organisée pour que des musiciens d’horizons divers créent un son nouveau. Les chanteuses de Sian le confirment : « Jouer avec Bassekou a été une inspiration. Dans le contexte politique actuel, explorer d’autres cultures, apprendre à connaître les autres, c’est tellement important. »

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