Reportage

Fifo 2020: «Ophir», avec le peuple en lutte de Bougainville

Scène d’« Ophir », long métrage d’Alexandre Berman et Olivier Pollet, présenté au Festival international du documentaire océanien (Fifo), à Papeete, sur l’île de Tahiti.
Scène d’« Ophir », long métrage d’Alexandre Berman et Olivier Pollet, présenté au Festival international du documentaire océanien (Fifo), à Papeete, sur l’île de Tahiti. © FIFO 2020

« Ophir », en compétition au Festival du film océanien (Fifo), à Papeete, raconte comment les Mélanésiens ont mené une révolution contre les formes anciennes et nouvelles de colonisation. En décembre 2019, à l'occasion d'un référendum, la population de l'île de Bougainville votait à 98% en faveur de son indépendance de la Papouasie-Nouvelle-Guinée.

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« Nous voulons vivre libres à l'ombre des guerriers ! » Chaque mot compte : dans le film Ophir, d'Alexandre Berman et Olivier Pollet, la parole des Mélanésiens, du peuple de l'île de Bougainville, est précise et forte. Avant de présenter leur film au Festival international du film documentaire océanien (Fifo), à Papeete, sur l’île de Tahiti, les deux documentaristes français ont passé des années dans le Pacifique Sud et recueilli l'histoire et le verbe de cette révolution méconnue. Cette guerre a fait près de vingt mille morts et débouché très récemment sur un référendum d'autodétermination.

« Il s'agit d'une histoire des mécanismes visibles et invisibles de la colonisation, théorise Olivier Pollet, coauteur et coréalisateur de ce long-métrage. Bougainville est une île spéciale. Elle a changé au moins cinq fois de mains en 120 ans : Allemands, Anglais, Japonais, Australiens, Papous. En 1975, au moment de l'indépendance de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, l'emprise sur Bougainville est australienne et la plus grande mine de cuivre à ciel ouvert du monde y est mise en place. »

Une lutte pour l’indépendance

Cette mine, c'est Panguna. Entre les montagnes, au cœur de la nature luxuriante de l'île tropicale, un saccage écologique et social est mené de façon cynique par une filiale de Rio Tinto, le groupe minier géant australien. Tout en menant depuis 1975 une lutte pour son indépendance, le peuple mélanésien se lance dans un soulèvement armé contre l'extractivisme colonial et ses conséquences désastreuses. À partir de la fin des années 1980, le conflit durera plus d'une décennie et constituera l'affrontement le plus meurtrier dans la région depuis la Seconde Guerre mondiale. La Papouasie-Nouvelle-Guinée est soutenue, y compris militairement, par l'Australie.

« La révolution de Bougainville, appelée communément "la Crise", était basée sur trois piliers : l'homme, sa culture et la terre, révèle Alexandre Berman, l'autre coauteur et réalisateur d'Ophir. La mine, c'était exactement l'inverse de cela et la guerre a fait 20 000 morts, 10% de la population a disparu. La mine a fermé et les accords de paix ont conclu à la tenue d'un référendum entre 2015 et 2020. »

Ce référendum constitue l'actualité la plus récente de cette histoire aussi douloureuse que lointaine pour les Occidentaux. En décembre 2019, la population mélanésienne a voté à 98% oui à la question : « Êtes-vous d'accord que Bougainville obtienne l'indépendance ? »

L’héritage de la révolution

Raconter cette histoire sur grand écran, dans un film sensible et d'une grande beauté plastique, a demandé plusieurs années de travail à Olivier Pollet et Alexandre Berman. Les deux trentenaires vivent désormais en Europe, mais ils ont passé du temps en Océanie et n'hésitent pas à s'engager personnellement. « En 2013, j'étais à une conférence en Australie où le gouvernement de la région autonome de Bougainville s'associait à des conseillers australiens pour expliquer que la population de l'île souhaitait la réouverture de la mine de Panguna, se souvient Olivier Pollet. Cela m'a beaucoup interpellé, je me suis demandé comment l'héritage de la révolution et de la guerre pouvait permettre cela. J'ai donc voulu vérifier et j'ai commencé à aller sur place. »

En réalité, une nouvelle loi minière a été conçue sans que la population soit mise au courant, en particulier dans la région ravagée de la mine de Panguna. Si elle rouvre, la guerre risque fort de reprendre : « Nous mourrons pour nos terres », confient face caméra des habitants de Bougainville. « Nous sommes sur la terre sacrée, ajoutent d'autres habitants des régions dévastées. C'est ici que se jouera la dernière bataille pour ce monde. »

Alexandre Berman et Olivier Pollet, réalisateurs d’« Ophir », au Festival international du documentaire océanien (Fifo), à Papeete, sur l’île de Tahiti.
Alexandre Berman et Olivier Pollet, réalisateurs d’« Ophir », au Festival international du documentaire océanien (Fifo), à Papeete, sur l’île de Tahiti. © Julien Sartre / RFI

« Une histoire méconnue »

Une bataille pour le monde entier, au nom de l'humanité et du respect envers la terre, l'environnement et la vie : le message universel de cette lutte est très présent dans le film d'Alexandre Berman et Olivier Pollet. Ce dernier concède qu'il s'agit là « d'une histoire méconnue parce que personne ne va dans cette région ». Il ajoute : « Je crois profondément que c'est là-bas que se joue l'histoire du monde, une histoire universelle qui va au-delà des frontières du Pacifique parce qu'elle raconte le monde d'hier et d'aujourd'hui. »

Sur place, à Bougainville, bien qu'il n'ait pas encore été diffusé – les deux documentaristes sont à la recherche d'un distributeur en France et à l'international – le film a commencé à circuler de façon informelle. Il produira des effets et constitue un témoignage important de l'histoire récente de l'Océanie. Ophir est en compétition avec douze autres films au Fifo, à Papeete. Le palmarès de la manifestation sera connu à la fin du Fifo qui se tient jusqu’au 9 février, à la Maison de la culture de Tahiti.

► À lire aussi : Fifo 2020: décoloniser l'Océanie grâce aux documentaires

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