Accéder au contenu principal

Cinéma: «Plogoff, des pierres contre des fusils», des batailles sans fin

«Plogoff, des pierres contre des fusils»: les femmes sont à la pointe du combat contre la centrale nucléaire, février 1980.
«Plogoff, des pierres contre des fusils»: les femmes sont à la pointe du combat contre la centrale nucléaire, février 1980. @Felix Le Garrec
11 mn

C'était la lutte du pot de terre contre le pot de fer. Comment un village breton, au bout du bout du continent européen, a résisté – des années durant – malgré la pression de l'État à l'implantation d'une centrale nucléaire. Quarante ans plus tard, le témoignage de cette lutte antinucléaire, que raconte le documentaire de Nicole Le Garrec, résonne toujours.

Publicité

Le film, qui sort mercredi 12 février sur les écrans en France, est déjà en salles en Bretagne depuis une semaine. C'est que Plogoff fait écho pour tous les Bretons comme étant le symbole d'une résistance à l'arbitraire de l'État français. Mais le film a une portée qui dépasse largement les frontières de ce bout du monde ce qui explique sa restauration et sa sélection au Festival de Cannes en 2019 dans la section Cannes Classics, réservée aux films du patrimoine.

De la Croisette à Plogoff

La France a tôt fait le choix du nucléaire civil comme source d'énergie, mais, au début des années 1970, avec le premier choc pétrolier, le programme s'intensifie. Le site de Plogoff à deux brasses de la pointe du Raz a été retenu par EDF pour y implanter une centrale nucléaire. La population a déjà dit « non » à cette implantation, aussi décide-t-elle de boycotter l'enquête d'utilité publique organisée par la préfecture. Pendant six semaines, de fin janvier à mars 1980, les habitants de Plogoff, soutenus par les villages voisins vont organiser la résistance, affrontant les gardes mobiles puis les militaires envoyés par l'État. C'est ce combat que filment Nicole et Félix Le Garrec. Ils sont d'abord venus en voisins, soutenir la cause, et très vite se rendent compte qu'il y a là matière à une histoire.

Un profond « désir de film » raconte Nicole Le Garrec. Les habitants sont viscéralement attachés à leur territoire. « Même si la vie peut me conduire ailleurs – surtout dans ce pays de marins –, mon passé, mon présent et mon futur sont là », explique un homme. Et cette terre, cette côte magnifique, ils entendent bien la défendre d'autant qu'ils ont compris ce que signifiait l'implantation d'une centrale : expropriations, fin de l'agriculture, fin de la pêche... sur un territoire déjà meurtri par un remembrement agressif (déjà documenté par les Le Garrec) et plusieurs marées noires (dont celle de l'Amoco Cadiz en 1978). En Bretagne, il y avait déjà une centrale, et toute proche, celle de Brennilis, inaugurée en 1967 et qui ne fonctionna que par intermittence. Les habitants de Plogoff avaient aussi présent à l'esprit l'accident de Three Mile Island (1979) aux États-Unis.

La caméra de Félix Le Garrec filme les joutes d'abord verbales puis plus physiques entre gardes mobiles et habitants. Les femmes sont souvent au premier rang. Elles interpellent les forces de l'ordre, se moquent, mais en appellent aussi à leur conscience au point que les gardes mobiles seront remplacés par des

"Plogoff, des pierres contre des fusils": les femmes sont à la pointe du combat contre la centrale nucléaire, février 1980.
"Plogoff, des pierres contre des fusils": les femmes sont à la pointe du combat contre la centrale nucléaire, février 1980. @Felix Le Garrec

 militaires de carrière, moins sensibles aux arguments de la population. Les gardes mobiles étaient préparés à affronter des jeunes (mai 68 n'est pas loin) ou des ouvriers, mais pas des femmes, nous explique Nicole Le Garrec. Pourquoi une telle présence ? « Sans doute, parce que je suis aussi une femme, sourit Nicole Le Garrec, mais aussi parce que ces femmes de marins, ce sont elles qui gèrent la maisonnée. Elles ont l'habitude de prendre des décisions et savent garder la tête froide ». Même avec un lance-pierre autour du cou !

« Un film, ce n'est pas un tract », pour reprendre l'expression de Nicole Le Garrec. Même si le documentaire épouse la cause des habitants du Cap Sizun et participe à l'action (René Vautier dont les Le Garrec sont proches parle de cinéma « d'intervention sociale »), il y a beaucoup de chair, d'humanité dans le récit (peu de commentaires off) grâce à une galerie de personnages, de tous âges, qui témoignent à la fois avec beaucoup de pudeur et de dignité. Ce sont là des gens économes de paroles et qui livrent peu leurs émotions. Mais la détermination se lit dans les mots et sur les visages. « Jusqu'à la mort s'il le faut ! »... Il y a de la colère aussi. La bande-son, particulièrement forte, et le montage de Claire Denis qui alterne images fixes (imposées par les difficultés du tournage – courses poursuites dans la lande, scènes de nuit, lourdeur de la caméra, films de 16 mm) et animées, couleur et noir et blanc, racontent cette tension.

De Plogoff au Larzac

Six semaines d'occupation par les forces de l'ordre, des arrestations, des procès, des rassemblements de soutien dans toute la région (le badge Nukleel nann trugarez était alors de rigueur) et une cause commune avec d'autres lieux et époques de contestation comme le Larzac, dans le centre de la France, alors en lutte aussi contre l'extension d'un camp militaire sur le causse. Ceux du Larzac, avec leur accent chantant, viennent soutenir les Finistériens et des cars partent du Cap en direction du plateau. Lorsque le film, qui se termine sur ces mots « À suivre... », sort en salles en novembre 1980, la menace est toujours là.

En 1981, François Mitterrand, élu président, décide l'abandon du projet de construction de la centrale de Plogoff et de la construction du camp du Larzac. Mais le documentaire poursuit sa carrière sur tous les terrains de lutte, nourrit les débats sur les questions posées par le nucléaire.

Du Larzac à Notre-Dame-des-Landes

Le film – jamais diffusé à la télévision – raconte une séquence peu documentée par les médias de l'époque, notamment les médias d'État, ou alors de façon négative, moquant « ces Bretons qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez », raconte Nicole Le Garrec, en écho au nez que forme la Bretagne, ou encore ces arriérés qui ont peur comme les Gaulois que le ciel (du nucléaire) leur tombe sur la tête... Or il a eu un très fort écho dans la population, parce que les gens se retrouvent dans le film, expliquent ses auteurs qui étaient installés chez l'habitant et avaient hypothéqué leur maison pour financer leur documentaire.

Un film qui a beaucoup circulé en salles et dans les circuits associatifs. Les habitants de Plogoff l'ont parfois accompagné aussi. Ainsi dans la vallée du Rhône où sont implantés nombre de sites nucléaires. Comment avez-vous pu laisser faire ça, s'étonnaient les femmes de Plogoff ? À Bure aussi, dans la Meuse, où est projeté un site d'enfouissement de déchets radioactifs. Et bien sûr, encore en Bretagne, à Notre-Dame des Landes, où le débat s'est terminé à 4h du matin, se souvient Nicole Le Garrec ! Il y a eu d'autres occasions comme les fermetures de services publics dans les campagnes : tribunaux, écoles, hôpitaux... Des questions au coeur des revendications des Gilets jaunes, dont le mouvement a été particulièrement suivi en Bretagne.

Heurts entre opposants et forces de l'ordre sur le site de 1 650 hectares à Notre-Dame-des-Landes, le 15 avril 2018.
Heurts entre opposants et forces de l'ordre sur le site de 1 650 hectares à Notre-Dame-des-Landes, le 15 avril 2018. REUTERS/Stephane Mahe

Le couple Le Garrec continue à accompagner le film en copie neuve et lors de l'avant-première à Paris, il y a quelques jours. Dans la salle, de jeunes militants antinucléaires sont intervenus lors du débat. Comme quoi le film et le combat qu'il porte, même si quarante ans ont passé, n'a rien perdu de sa fraîcheur et de son actualité.

Nicole et Félix Le Garrec: vivre et lutter pour des images

« Le film nous booste !», nous confie Nicole Le Garrec. Tous deux ont repris leur bâton de pèlerin pour la deuxième naissance de leur film-colonne vertébrale, à bientôt 78 ans pour Nicole et 90 ans pour Félix. Un film qui les porte et qu'eux portent aussi. « Ce film a changé notre vie  », explique encore Nicole. Changé en raison de la force du film, de son succès, de son actualité. Les luttes sociales, c'est toujours dans l'air du temps, sourit-elle.

Elle, elle écrit, lui il capture l'image. « Les gens ont besoin qu'on raconte leur histoire », voilà leur moteur. Alors ils racontent et partout, des paysans de Centre-Bretagne aux marins-pêcheurs, multiplient les voyages et les collaborations, l'Argentine, l'Algérie, l'autre côté du rideau de fer, l'Afrique...

Le cinéma, c'est aussi des histoires d'amitié et de passion partagées ainsi avec René Vautier rencontré en 1969, et dont la fille Moïra est la productrice du film rénové. Avec lui, ils créent l'Unité production cinéma Bretagne qui produira entre autres le film Avoir 20 Ans dans les Aurès sur les appelés de la guerre d'Algérie. Nicole y est scripte et Félix, photographe.

Puis ce sera L’ARC (Atelier régional cinématographique Bretagne), créé par Jack Lang et dont Félix Le Garrec prend la direction à Quimper. Un rôle de raconteurs-passeurs pour les deux complices qui se poursuit encore aujourd'hui auprès des jeunes générations.

Bataille rangée sur la lande du Cap Sizun entre habitants de Plogoff et gardes mobiles, Plogoff, février 1980.
Bataille rangée sur la lande du Cap Sizun entre habitants de Plogoff et gardes mobiles, Plogoff, février 1980. @Felix Le Garrec

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.