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DISPARITION

Décès de Michel Piccoli, acteur populaire et à contre-courant

Michel Piccoli en octobre 1983 à Nice après la présentation de «Le Général de l'armée morte» de Luciano Tovoli.
Michel Piccoli en octobre 1983 à Nice après la présentation de «Le Général de l'armée morte» de Luciano Tovoli. AFP
Texte par : Christophe Carmarans
9 mn

Décédé le 12 mai dernier, à l’âge de 94 ans, Michel Piccoli aura mené une carrière d’une incroyable richesse au cinéma et au théâtre. À la fois renommé et secret, il a toujours fui le star system et privilégié le contre-pied, n’hésitant pas à casser son image à la scène comme à l’écran. Un monument s’en est allé.

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Cela venait peut-être de la calvitie, précoce. Ou bien du sourcil, broussailleux. Ou encore du regard, pénétrant. À moins que ce ne fut du sourire, malicieux. Ou encore de ses 1,82 m, taille assez peu commune chez ceux nés avant-guerre. Toujours est-il que Michel Piccoli, décédé à l’âge de 94 ans - sa mort n'a été annoncée que ce 18 mai -, a toujours su conserver sa part de mystère. C’est un atout charme pour chaque homme et une qualité précieuse pour tout comédien.

Cet immense acteur faisait partie de ceux, très rares, qui donnent instantanément de la profondeur et du poids aux rôles qu’ils endossent.  Et Dieu sait s’il y en a eu, des rôles. En compulsant sa filmographie, on est pris à la fois de vertige et aussi d’émotion car la nostalgie n’est jamais loin, évidemment. Vertige devant le défilant des réalisateurs avec lesquels il a travaillé. Emotion quand repassent sous nos yeux le film de ses films, comme dans Les Choses de la vie,  des œuvres toutes plus emblématiques les unes que les autres des époques qu’elles ont marquées.

Plus de 200 films

Avec Romy Schneider sur le tournage de «Max et les ferrailleurs» de Claude Sautet en 1970.
Avec Romy Schneider sur le tournage de «Max et les ferrailleurs» de Claude Sautet en 1970. Gamma-Keystone

Renoir, Melville, Godard, Buñuel, Ferreri, Resnais, Hitchcock, Chabrol, Costa-Gavras, De Broca, Boisset, Rivette, Sautet, Tavernier, Malle, Cavalier, Ruiz, Varda, Demy, Lelouch, De Oliveira, Miller, Moretti, Carax, pour ne citer que les principaux… qui d’autre, dans tout le cinéma français, peut se targuer d’avoir été dirigé par une telle pléiade de metteurs en scène ? Cette immense carrière, plus de 200 films, a pourtant mis du temps à décoller. C’est en effet à 38 ans, dans Le Mépris(1963), le chef d’œuvre de Jean-Luc Godard, que Piccoli se révèle vraiment, alors qu’il a déjà participé à une bonne soixantaine de films et de téléfilms. Et c’est à 40 ans, après Dom Juan ou le festin de Pierre (1965) de Marcel Bluwal, à la télévision, qu’il devient véritablement célèbre, du temps de l’ORTF.

En peu de temps, il va dès lors devenir l’un des comédiens majeurs du cinéma européen, touchant tous les publics, celui de Luis Buñuel comme celui de Claude Sautet, celui du cinéma dit intellectuel et celui du cinéma dit populaire, un distingo qu’il a d’ailleurs toujours lui-même récusé avec force. « J’avance sur des rails mais j’adore que la loco fasse des détours. Les lignes droites m’ennuient » confiait-il à Télérama en 2001. Toujours partant pour casser son image, il est parfois allé très loin dans la transgression comme dans La Grande bouffe (1973), l’un de ses six films devant le clap de Marco Ferreri.

À son meilleur dans les rôles de manipulateurs subversifs comme dans ceux de bourgeois en crise existentielle, il excelle notamment chez Buñuel, son metteur en scène préféré, une collaboration qui s’étalera sur dix ans et six films, comme avec Ferreri, du Journal d’une femme de chambre (1964) au Fantôme de la liberté (1974). « Un acteur et un cinéaste sont deux personnes qui se guettent en permanence. Je travaille avec un réalisateur pour comprendre pourquoi il m’a choisi et jusqu’où il m’autorise à aller dans son extrême secret », dira-t-il à propos de sa collaboration avec le cinéaste hispano-mexicain.

Michel Piccoli évoque le tournage du «Mépris»


Sous la direction de Claude Sautet, quatre films en commun, dont deux - Les Choses de la Vie (1970) et Max et les ferrailleurs (1971) - avec Romy Schneider pour partenaire, Piccoli atteint des sommets de popularité, mais rejette le star system. « Moi je n’ai jamais refusé d’être une vedette. Mais je n’ai jamais voulu devenir une star », confiait-il dans cette même interview à Télérama. « Quand je voyais qu’il y avait une recette qui plaisait, poursuivait-il, ça me donnait envie d’en changer. J’ai toujours cherché d’autres mondes ». Récompensé d’un Prix d’interprétation à Cannes pourLe Saut dans le vide (1980), il a été nommé quatre fois aux Césars - Une Etrange affaire (1982), La Diagonale du fou (1985), Milou en mai (1989) et La Belle noiseuse (1992) - sans jamais l’emporter, ce qui n’a pas dû beaucoup le priver de sommeil.
 

Refus du star system

Sur le plateau de TF1 en juin 1983.
Sur le plateau de TF1 en juin 1983. MICHEL CLEMENT / AFP

Entre 1974 et 1994, Michel Piccoli tourne souvent cinq films par an, parfois jusqu’à huit, ce qui ne l’empêche pas, à partir des années 1980, de revenir au théâtre où il avait débuté dès 1945, à 20 ans. On le voit alors aussi bien jouer le répertoire classique dans Phèdre (Racine), La Fausse suivante (Marivaux), Le Conte d’hiver (Shakespeare), La Cerisaie (Tchékhov) que se risquer dans des créations contemporaines comme Combat de Nègre et de chiens et Le Retour au désert (Koltès), Terre Etrangère (Schnitzler) ou La Maladie de la mort (Duras).

Jamais rassasié, même s’il ralentit un tout petit peu avec l’âge, il triomphe deux saisons de suite au Théâtre de l’Odéon à Paris dans Le Roi Lear à plus de 80 ans, un rôle qu’il avait plusieurs fois refusé depuis 1993 et qui lui vaut deux nominations aux Molière en 2006 et 2007. A l’approche de ses 90 ans, le cinéma lui fait toujours du pied et on le revoit, excellent, en pape pris par le doute dans Habemus Papam de Nanni Moretti puis avec un rôle moins conséquent dans Holy Motors de Leos Carax, deux films qui assouvissent encore son goût pour l’anticonformisme et qui sont présentés tous deux en sélection officielle au Festival de Cannes en 2011 pour le Moretti et 2012 pour le Carax.

Engagé à gauche tout au long de sa vie mais déçu, comme beaucoup, par la politique ces quinze dernières années, Michel Piccoli était issu d’un milieu artistique et bourgeois. Né le 27 décembre 1925 dans le XIIIe arrondissement de Paris, il avait des parents musiciens : père d’origine italienne et violoniste, mère héritière de riche industriels et pianiste aux Concerts Colonne. La direction de l’usine de peinture de ses grands-parents maternels lui était promise mais il a toujours voulu fuir cette bourgeoisie qu’il a si bien su incarner dans certains de ses rôles au grand écran.

À Cannes avec Nanni Moretti lors de la présentation d'«Habemus Papam» le 13 mai 2011.
À Cannes avec Nanni Moretti lors de la présentation d'«Habemus Papam» le 13 mai 2011.

Assez âgé pour avoir connu l’exode en 1940, il avait gardé de cette période le souvenir exalté d’un trajet Orléans -Tulle (plus de 300 km ndlr) effectué à vélo pour retrouver ses parents réfugiés chez une tante, une aventure qu’il a détaillé dans son autobiographieDialogues égoïstes : « Je traversais des villes et des villages où le drame était une affaire d'adultes, vivant quant à moi les deux plus beaux jours de ma jeune vie […] Je me faufilais, sans fatigue, au milieu de gens qui pleuraient et faisaient du surplace. Je m'accrochais aux camions militaires qui tournaient le dos au front. L'inconscience me donnait des ailes. Orléans-Tulle, en deux jours. » Une expérience qui n’a fait que renforcer son désir absolu de liberté.

Père d’une fille, Anne-Cordélia, qu’il a eue de son premier mariage avec l’actrice de théâtre Eléonore Hirt en 1954, Michel Piccoli a ensuite épousé Juliette Gréco en 1967, une union entre deux monstres sacrés qui a duré dix ans. Il avait épousé la scénariste Ludivine Clerc en 1980, avec laquelle il a adopté deux enfants polonais désormais adultes, Missia et Inord. Sur le tard, l'immense acteur était passé à trois reprises derrière la caméra avec Alors voilà, (1997), La Plage noire (2001) et C’est pas tout à fait la vie dont j’avais rêvé (2005), trois œuvres très personnelles qui n’avaient pas trouvé leur public ni les faveurs de la critique.

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