Entretien

La bataille de la Mostra de Venise 2020, une nécessité sinon «le cinéma risque de mourir»

Alberto Barbera, directeur de la 77e édition de la Mostra de Venise, le plus ancien festival international de cinéma dans le monde.
Alberto Barbera, directeur de la 77e édition de la Mostra de Venise, le plus ancien festival international de cinéma dans le monde. © Andrea Avezzu / La Biennale di Venezia / ASAC

Où va le cinéma ? Une partie essentielle de la réponse sera donnée à la prestigieuse Mostra de Venise qui ouvre ses portes mercredi 2 septembre. Le plus ancien festival international de cinéma donnera le la pour le septième art dans ce monde bouleversé par la pandémie. Entretien avec Alberto Barbera, directeur de la 77e édition. 

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RFI : Malgré le Covid-19, la Mostra aura lieu. Quel est le point fort de cette édition 2020 ?   

Alberto Barbera : On a toujours su qu’on ne voulait pas faire un festival virtuel en ligne ou un festival hybride, moitié dans les salles et moitié en streaming, parce que le cœur du festival est l’idée de partager dans un lieu physique des séances dans des salles de cinéma. Donc, c’est un signe d’optimisme, mais c’est surtout la manifestation d’une volonté de solidarité envers les cinémas, les cinéastes, envers tout le monde travaillant dans le cinéma. C’est une manière de dire : on a besoin de retourner dans les salles de cinéma, de recommencer à tourner des films. On ne peut pas rester bloqué à l’intérieur de nos appartements et nos maisons. C’était bien de regarder des films en streaming pendant le confinement, mais on a besoin de récupérer l’expérience fondamentale et collective des salles de cinéma. On ne peut pas attendre trop longtemps, sinon le cinéma lui-même risque de mourir à cause de l’absence de l’air nécessaire pour continuer.   

La pandémie du coronavirus est-elle un handicap pour le 77e festival de Venise pour la qualité ou la diversité géographique des films présentés ?

Non, pas du tout. Évidemment, il y a un peu moins de gros films américains. On était habitué à avoir à Venise trois ou quatre grands films prédestinés pour la course aux Oscars. Ils ne sont pas là, parce que les studios, les majors, mais aussi Netflix et Apple sont encore confinés et ne sortent pas les films. Ils ont décidé d’attendre que la situation s’améliore aux États-Unis. Mais, pour le reste du monde, pas du tout. On a reçu des films de tous les pays du monde. On a plus de cinquante pays représentés dans la programmation de cette année. Il y a un peu moins de cinéma français, parce que la plupart des bons films d’auteur ont décidé d’attendre l’année prochaine ou le prochain Festival de Cannes ou même le Festival de Venise 2021. Mais, pour le reste, on a reçu la même quantité de films que tous les ans. Et la qualité est là. De ce point de vue, on est certain que le festival aura le même succès que les années précédentes. Mais cela sera évidemment un festival différent. Il faut suivre des mesures de sécurité pour la santé de tout le monde. Il faut garder les masques, même à l’intérieur de la salle, garder la distance, réserver en avance pour chaque séance. Il faut être sûr que personne ne court aucun risque.  

C’est une année sans Festival de Cannes. En revanche, les directeurs des huit plus grands festivals d’Europe ont annoncé venir pour l’ouverture du festival de Venise. La Mostra fait-elle office cette année de leader mondial du cinéma ?   

C’est le premier grand festival international qui aura lieu [en public] après le confinement et après que d’autres festivals ont dû renoncer à leurs éditions. Ce qui s’est passé pendant le confinement : on s’écoutait beaucoup entre collègues. On a décidé d’inviter les directeurs des plus importants festivals en Europe, c’est-à-dire Cannes, Berlin, San Sebastian, Rotterdam, Londres, Locarno, Karlovy Vary pour l’ouverture, pour montrer qu’on est solidaire. On a envie de collaborer, de soutenir l’industrie du cinéma et les cinéastes, de souligner le rôle du cinéma dans nos vies et le rôle du festival dans le soutien de l’industrie cinématographique. 

Ressentez-vous une responsabilité à porter ce rôle de leader mondial pour le cinéma à l’heure actuelle ?    

Je sens évidemment la responsabilité, parce qu’on est l’un des premiers grands événements qui ont lieu. Notre responsabilité consiste à démontrer qu’on peut retourner organiser de grands festivals sans courir des risques. Et on espère que tout ira bien. Et je sens la responsabilité de démontrer que parmi les festivals, on peut avoir une attitude un peu différente du passé où la compétition était la dimension la plus forte et la plus évidente. Les mots d’aujourd’hui, ce sont plutôt collaboration et solidarité, et pas compétition. 

Le logo officiel de la 77e édition de la Mostra dans les rues de Venise.
Le logo officiel de la 77e édition de la Mostra dans les rues de Venise. © Reuters / Manuel Silvestri

Il y a un court métrage et trois longs métrages de cinéastes africains dans la sélection officielle (Meriem Masraoua, Kaouther Ben Hania, Philippe Lacôte, Ismaël El Iraki). Quelle est l'importance du cinéma africain pour la Mostra ?

Nous avons toujours eu une attention particulière pour le cinéma africain. Notre projet Final Cut in Venice soutient la production de films africains. Le cinéma africain a besoin d’aide, parce qu’ils ont des problèmes financiers et de structures. On essaie de faire ce qu’on peut. Et si l’on a la chance d’inviter quelques bons films africains dans la sélection officielle, je pense que pour eux et pour le cinéma africain en général, c’est une magnifique opportunité de promotion et de valorisation. 

Cette année, la sélection de la création en réalité virtuelle, Venice VR Expanded, aura lieu en ligne. Dorénavant, les festivals organisés en mode hybride, en salle et en ligne, et la distribution hybride, en salle et en streaming, seront-ils une solution face aux grandes plateformes de streaming comme Netflix ?    

La seule section du festival qui aura lieu en ligne est Venice VR. La réalité virtuelle est complètement différente du cinéma. Ils n’ont pas le même besoin d’un lieu physique. C’est une vision encore individuelle, donc il n’y a aucune différence entre voir un film VR à la maison ou dans un lieu physique à Venise ou ailleurs. En revanche, plusieurs institutions culturelles en Europe, dont le centre culturel Centquatre à Paris, ont décidé de collaborer avec nous pour montrer la sélection de Venice VR. Mais, je pense que les festivals doivent rester une expérience physique. Par contre, on va vers une sorte de coexistence entre la diffusion en streaming et la distribution dans les salles. Il y a un problème de fenêtre de sortie qu’on doit régler. Il faut trouver de nouvelles règles. C’est évident, on ne peut pas faire marche arrière. On ne retournera jamais au passé où il y avait seulement des salles de cinéma et la télé. Le streaming est une réalité avec laquelle il faut coexister. 

Pour vous, à long terme, quel sera le changement majeur pour le cinéma suite à la crise provoquée par le Covid-19, mais aussi par le changement climatique ?     

À long terme, c’est presque impossible de le dire. Je crois que la chose la plus importante en ce moment, après le confinement et le Covid, c’est de convaincre les gens de retourner dans les salles de cinéma. Ils ont pris l’habitude de voir les films chez eux. Ils se sont abonnés à Netflix, il y a énormément de plateformes et il y aura de plus en plus de plateformes qui proposent de nouveaux films en ligne. La vraie bataille aujourd’hui, c’est de sauver les salles et l’expérience de cinéma. 

Dans la sélection officielle, il n’y a aucun film Netflix. Deux ans après le Lion d’or pour Roma, du réalisateur mexicain Alfonso Cuaron, avez-vous changé votre position par rapport aux plateformes en ligne ?   

Non, pas du tout. C’est Netflix qui a décidé de ne donner aucun film à aucun festival d’automne. Ils sont toujours complètement confinés, comme la plupart des studios hollywoodiens. Ils ont interdit aux employés, aux cinéastes et acteurs de sortir de chez eux et de faire la promotion des films. Donc, il n’y a pas de film Netflix à Venise, ni à Toronto, ni à New York ou ailleurs. Ce n’est pas nous qui avons changé d’attitude, c’est eux qui ont décidé d’un protocole de sécurité très très stricte qu'ils n'ont pas voulu changer. 

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