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Entretien

Shahram Mokri à la Mostra de Venise: «Je suis né deux jours avant la tragédie» du «Careless Crime»

Le réalisateur iranien Shahram Mokri après la première mondiale de « Careless Crime » à la Mostra de Venise.
Le réalisateur iranien Shahram Mokri après la première mondiale de « Careless Crime » à la Mostra de Venise. © Siegfried Forster / RFI

C’est l’histoire de 400 spectateurs brûlés vifs dans une salle de cinéma. Présenté par le réalisateur iranien Shahram Mokri en première mondiale dans la sélection officielle de la Mostra de Venise, « Careless Crime » est basé sur des faits réels, l’incendie criminel d’une salle en Iran, il y a quarante ans.  

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C’est pour le moins déroutant de présenter au premier festival international de cinéma qui se tient en présence d'un public depuis la crise du coronavirus un film où quatre personnes décident, pour des raisons obscures, de mettre le feu à une salle de cinéma.

Les premières minutes de Careless Crime sont dédiées aux faits : le 19 août 1978, lors de la projection du film The Deer, plusieurs personnes incendient le cinéma Rex à Abadan, en Iran. Comme les portes avaient été barrées, la tragédie fut totale. C’est quand tout le dossier judiciaire a été mis sur la table, montrant les intentions criminelles des incendiaires, mais aussi les défaillances techniques de la salle, que le film de Shahram Mokri peut véritablement commencer.

Sur une heure et vingt minutes, le cinéaste déploie son art d’étirer le temps, de superposer, relier et mélanger les époques et les personnages, pour faire sortir de l’oubli cette horrible attaque. Et pour rappeler que face à un crime « insouciant » ou « irréfléchi », un « careless crime », rien n’est acquis. Entretien.

RFI : Présenter en première mondiale Careless Crime ici, à Venise, au premier grand festival international de cinéma qui a lieu en présence d'un public depuis la crise du coronavirus, qu'est-ce que cela signifie pour vous ?   

Shahram Mokri : Pour nous tous, c’était une grande surprise de regarder de nouveau des films sur grand écran. Quand on parle de l’industrie du film, on parle de festivals. Personne ne sait, aujourd’hui, combien de temps nous serons face à ce virus, mais je pense qu’on devrait vivre avec ce problème. Et le festival de Venise fait partie de cette vie. Je suis très content que le festival a ouvert ses portes et de pouvoir montrer mon film ici. C’est un rendez-vous avec le cinéma.

Careless Crime, pourquoi est-ce si important pour vous de raconter cette histoire aujourd’hui ?   

Quand on parle d’histoire, on parle de notre imagination, et souvent de parties séparées. Dans mon imagination, cette histoire est un continuum ; les parties ne sont pas séparées. Quand on parle d’expériences de notre vie, je crains que certaines choses risquent de se reproduire. Et en Iran, aujourd’hui, notre vie n’est pas si différente de celle d'il y a 40 ans. On est face aux mêmes problèmes. Pour moi, c’était une bonne expérience de mettre des personnages d’il y a 40 ans dans le Téhéran d’aujourd’hui. Qu’est-ce qui se passerait avec ces personnages dans le Téhéran d’aujourd’hui ?   

Dans l’Iran d’aujourd’hui, les gens se souviennent-ils de ce crime et de cette époque où, en un an, plus de 30 salles de cinéma ont été incendiées ?   

C’est un problème qui ne concerne pas uniquement l’Iran mais le Moyen-Orient en général. Beaucoup de choses sont restées pareilles, et cela dix ou vingt ans après. Quand vous voyez ce qui s'est passé récemment à Beyrouth... Avec la tragédie du cinéma Rex à Abadan, c’est la même chose. Cela montre l’insouciance de ces crimes. On est toujours obligé de lutter contre ces problèmes-là. En Iran, on a les mêmes problèmes et les mêmes personnages. Tout est comme il y a 40 ans. Pour cela, ces histoires et ces personnages restent d’actualité.   

« Careless Crime », du réalisateur iranien Shahram Mokri.
« Careless Crime », du réalisateur iranien Shahram Mokri. © Mostra de Venise 2020

C’est une histoire basée sur des faits réels, qui se sont produits juste avant la Révolution islamique en Iran. Vous êtes né en 1978. Le film est-il aussi l’histoire de votre génération ?   

C'est exact. Je suis né à Téhéran deux jours avant la tragédie du cinéma Rex. Je ne sais pas vraiment, mais c'est peut-être cela la raison pour laquelle j’y pense toujours. Cet événement et moi, nous sommes très proches. Nous avons le même âge, je suis juste deux jours plus âgés.   

Avec Fish & Cat, vous avez remporté le prix spécial Orizzonti à la Mostra de Venise, en 2013, pour votre démarche cinématographique innovatrice. Dans Careless Crime, certaines scènes sont répétées trois ou quatre fois. Est-ce un nouveau concept cinématographique ou une invitation à découvrir un tour de passe-passe, comme les protagonistes du film ?  

Le temps est une chose très importante pour moi dans le cinéma. C’était aussi l’idée pour Fish & Cat et, aujourd’hui, pour Careless Crime. Ils ont des points communs. J’utilise, par exemple, beaucoup de plans-séquences. Le résultat est toujours une grande surprise pour moi. Par exemple, après le premier jour du tournage, quand je suis rentré à la maison, j’ai constaté avec beaucoup d’étonnement que la séquence était déjà tout simplement terminée. Les deux films sont très similaires, concernant le concept, la forme. Les deux parlent du temps mais, pour moi, faire un film est toujours un grand changement.   

Mais pourquoi répétez-vous la même séquence dans le même film ?   

Je pense qu’on peut toujours refaire une expérience pour y trouver de nouvelles choses. Il ne s’agit pas d’une seule mise en scène vue de différents angles. Il s’agit de superposer et de relier plusieurs périodes historiques. Il y a l’événement historique et notre vie d'aujourd’hui.   

Au début du film, un homme veut chercher son médicament contre sa pyromanie dans une pharmacie. Mais le pharmacien lui explique que les médicaments sont frappés par les sanctions contre l’Iran et l’envoie vers un homme dans le musée du cinéma. Le cinéma est-il la solution ?   

Le rôle principal dans le film et l’un des membres du groupe qui ont jadis incendié la salle de cinéma, c’étaient deux personnes qui ne connaissaient pas du tout le cinéma ni les films. Pour ces personnes, le cinéma n’était pas important. Dans mon film, ce personnage est en contact avec le cinéma pour complètement autre chose : y chercher ses médicaments. Et ces petites histoires produisent à la fin une grande histoire.  

Au début du festival, suite à la crise du coronavirus, le directeur de la Mostra, Alberto Barbera, appelait à changer des choses. Selon vous, de quelle façon le cinéma va-t-il changer ?

Cette année, à Venise, tout est nouveau pour moi. Tout le monde porte un masque, je ne peux pas voir comment les gens réagissent dans la salle. Je ne sais pas ce qu’ils ressentent en regardant le film. Aujourd’hui, il y a des changements dans les coulisses, sur les tournages des films : des tests, des masques... Mais, je pense que cela sera d’une courte durée et, bientôt, on pourra reprendre notre vie normale. En même temps, cette crise a permis de se faire une image de notre futur. Je pense que notre futur ressemblera à notre vie dans la crise, avec des gens cherchant à garder la distance ou à se cacher derrière leur masque. Une vie sans vie sociale. Notre futur sera comme aujourd’hui.

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