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Le «miracle» de la Mostra de Venise 2020: de très bons films et de l’espoir

Vue sur le Palais du cinéma, l'un des lieux phares (et très protégés) de la 77e Mostra de Venise (2-12 septembre 2020).
Vue sur le Palais du cinéma, l'un des lieux phares (et très protégés) de la 77e Mostra de Venise (2-12 septembre 2020). © Siegfried Forster / RFI

« Il miracolo », s’est enthousiasmée Cate Blanchett, une fois arrivée au Lido. Et le miracle a eu lieu. La Mostra de Venise 2020 s’est tenue avec de très bons films, de nombreux accrédités et sans aucun cas de Covid-19 déclaré. Ainsi, le festival de Venise entre avec succès dans l’Histoire en tant que premier grand festival international de cinéma recevant du public depuis le début de la pandémie de coronavirus.

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Ce samedi 12 septembre, le jury présidé par la star australienne Cate Blanchett décernera les Lions d’or de l’édition 2020. Cette année, les organisateurs mériteraient un prix spécial pour leur courage, celui d’avoir cru à ce festival, et pour avoir convaincu le monde du cinéma à réaliser ce rêve ensemble. Car chaque festivalier rencontré a entonné le même refrain : « La Mostra a redonné de l’espoir ».

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Il fallait être motivé pour se rendre à Venise : vaincre la peur ambiante planétaire, remplir des dossiers sanitaires, subir les contrôles à la frontière puis franchir les checkpoints du campus de la Mostra, dotés de caméras thermiques pour la prise de température, les contrôles de sac. Sans omettre la surveillance accrue concernant le port de masque à l’intérieur des salles de cinéma où chacun avait dû réserver sa place numérotée en ligne pour une traçabilité maximale. Et sans oublier aussi ceux arrivés d’un pays en dehors de l’espace Schengen, avec des tests de dépistage du Covid-19 obligatoires. Parmi les festivaliers en provenance de pays blacklistés, certains ont même dû transiter via un pays tiers pour regagner l’Italie.

La plage du Lido, à 100 mètres du Palais du cinéma. C’est là où Visconti tourna «Mort à Venise», de Thomas Mann.
La plage du Lido, à 100 mètres du Palais du cinéma. C’est là où Visconti tourna «Mort à Venise», de Thomas Mann. © Siegfried Forster / RFI

« Pas de cas de Covid-19 »

« Jusqu’ici, nous n’avons pas enregistré de cas de Covid-19 », a annoncé, soulagé, dans la soirée du vendredi 11 septembre, le service de presse de la Biennale. Au lieu des 12 000 accrédités en temps normal, 5 000 professionnels du cinéma sont venus à Venise, malgré le coronavirus. Mille cinq cents journalistes ont couvert le festival, dont 450 venant de pays étrangers et 200 équipes de télévision. Et à la moitié du festival, 20 000 tickets ont été vendus, au lieu de 42 000 l’année précédente.

Grâce aux précautions drastiques, la Mostra a réussi à installer une ambiance très détendue, d’autant plus que, en dehors de la zone du festival, et contrairement au reste de Venise, dans les rues de la petite île du Lido, personne ne porte de masque. L’absence de foules, de fêtes et de points de rencontre a permis de respecter partout la distance sociale, mais empêché aussi les discussions spontanées, rencontres improbables ou polémiques qui accompagnent chaque festival en temps normal.

L’expérience tellement attendue du grand écran était bel et bien présente, avec de très bons films aussi, et cela du monde entier. Le refus des studios américains et de Netflix d’envoyer des films à la Mostra a changé le caractère de l’événement. En revanche, celles et ceux qui ont vu tous les films de la compétition devraient arriver à la même conclusion : le festival a dû renoncer aux paillettes d'Hollywood, aux acheteurs, producteurs et distributeurs survitaminés, mais pas à la qualité des œuvres présentées.

Goodluck a contribué à l’organisation très réussie de cette édition très particulière de la Mostra de Venise 2020.
Goodluck a contribué à l’organisation très réussie de cette édition très particulière de la Mostra de Venise 2020. © Siegfried Forster / RFI

Une Mostra moins commerciale

À l’image d’une Venise vidée de ses paquebots et hordes de touristes, dégageant une poésie irrésistible, la Mostra s’est montrée moins commerciale, mais aussi plus exigeante que d’habitude. Coronavirus oblige, le défilé des stars sur le tapis rouge était séparé du public, réduit à son strict minimum : la prise d’images par les photographes accrédités. L’absence de blockbusters américains a changé la donne. Au lieu de se transformer en rampe de lancement pour les Oscars, la Mostra a ouvert des horizons cinématographiques.

À la place de la dernière production hollywoodienne, la Sino-Américaine Chloé Zhao (The Rider), 38 ans, a merveilleusement représenté les États-Unis. Son film, Nomadland, est un road movie sur une catégorie spéciale de délaissés de la société américaine : les nouveaux nomades. L’actrice oscarisée Frances McDormand incarne Fern, d’abord veuve, ensuite licenciée. Elle fait partie de ces sans domicile fixe vivant dans un van bricolé et survivant avec des « bullshitjobs » ou quelques dollars de retraite. Des récits tragiques résonnent, des paysages époustouflants défilent. Une nouvelle communauté se construit, sans note larmoyante, avec beaucoup d’humilité et d’introspection. Un portrait poétique et inattendu des nouveaux « pionniers » de la pauvreté.

« Nomadland » et « Nouvel Ordre »

Le film choc Nueve Orden, de Michel Franco, nous fait plonger dans une lutte de classes ultra-violente. Le début rappelle un peu Parasite, mais le réalisateur mexicain ne se limite pas à une histoire dystopique au niveau familial. Il étend le désastre, la violence et le désespoir à tout un pays. Le nouvel ordre provoqué par une révolte populaire sera aussi injuste et violent, et en plus totalitaire.

Également candidate sérieuse au Lion d’or : Jasmila Žbanić, 45 ans, avec Quo vadis Aïda. La réalisatrice bosnienne, Ours d’or à la Berlinale 2006 pour Sarajevo mon amour, nous oblige à regarder et revivre impuissants le massacre de 8 000 hommes et adolescents bosniaques à Srebrenica, en juillet 1995. Comment l’armée serbe, sous le commandement du général Rakto Mladić, poursuit tranquillement sa stratégie du « nettoyage ethnique » sous les yeux des troupes des Nations unies. C’est à ce moment précis que l’Europe a perdu son honneur en laissant commettre un crime contre l’humanité en Europe même, dans une région déclarée zone sécurisée par l'ONU. Pour arriver à une immersion totale, Žbanić adopte le point de vue d’Aïda, ancienne enseignante reconvertie en traductrice pour les Nations unies. On observe donc les deux côtés à la fois : la position du chef cynique et sanguinaire des soldats serbes, et de l’autre le chef militaire résigné et impuissant d’un contingent néerlandais de la Forpronu (la Force de protection des Nations unies).

Née au Qatar, d’origine algérienne, elle a grandi en France. La réalisatrice Meriem Mesraoua a présenté, lors de cette édition 2020 de la Mostra, son court métrage très réussi «À fleur de peau» («Under Her Skin») dans la section «Orizzonti».
Née au Qatar, d’origine algérienne, elle a grandi en France. La réalisatrice Meriem Mesraoua a présenté, lors de cette édition 2020 de la Mostra, son court métrage très réussi «À fleur de peau» («Under Her Skin») dans la section «Orizzonti». © Siegfried Forster / RFI

Huit films de femmes et beaucoup de rôles extraordinaires pour les actrices

Avec son incarnation impressionnante de force et de finesse du rôle tragique du peuple bosniaque, l’actrice serbe Jasna Đuričić est l’une des favorites pour le prix de la meilleure interprétation féminine. Autre prétendante au prix d’interprétation, l’actrice britannique Vanessa Kirby. Dans Pieces of a Woman, une histoire personnellement vécue par le Hongrois Kornél Mundruczó (White God) et sa femme Kata Wéber, scénariste du film, elle donne corps à un plan-séquence d’une demi-heure d’un accouchement à domicile pour affronter ensuite la plus grande tragédie de sa vie...  Dans The World to Come, Kirby incarne avec la même intensité, mais avec un registre plus subtil et dans une autre époque, une femme mariée à un homme terne et terriblement religieux. Dans l’Amérique profonde du XIXe siècle, elle tombe amoureuse d’une femme fermière et les deux ensembles vont tenter de se libérer pour construire le monde à venir.

Aditya Modak, « The Disciple »

Le prix de l’interprétation masculine s’impose pour Aditya Modak, acteur et musicien dans le déroutant The Disciple. Avec sa fresque filmique extraordinaire sur une relation entre un maître et son élève qui souhaite devenir chanteur classique indien, le réalisateur indien Chaitanya Tamhane offre à Modak un rôle d’une intensité rare et d’une évolution époustouflante, voire très osée. Située dans la ville de Mumbai d’aujourd’hui, l’histoire racontée est à la fois un immense hommage à l’héritage de la musique classique indienne et une remise en question du poids de la tradition et de l’autorité générée par la transmission. Avec une crédibilité incroyable, Modak incarne cette tension entre l’esprit sacré et l’exigence insoutenable, entre ragas et rage, entre la musique divine et la masturbation à la maison.

« Orizzonti », de nouveaux horizons cinématographiques

Dans la section parallèle « Orizzonti », une mention spéciale à Gaza mon amour des frères palestiniens Tarzan et Arab Nasser pour un moment de poésie extraordinaire, mais aussi à Yahya Mahayni, acteur syrien dans L’homme qui a vendu sa peau, de la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania, qui donne corps et âme à son rôle. Il y a aussi Zanka Contact, notre coup de cœur de cette édition, un feu de forêt cinématographique et musical du cinéaste marocain Ismaël El Iraki. Sans oublier la mise en scène époustouflante du réalisateur franco-ivoirien Philippe Lacôte, une écriture cinématographique innovatrice et ambitieuse, avec une histoire insensée se déroulant dans l’une des prisons les plus surpeuplées d’Afrique de l’Ouest, la Maca. Fable politique, le récit très « griot » de La Nuit des rois avance par une lutte de pouvoir, mais surtout par une histoire à raconter toute une nuit, en fusion avec des chansons, des danses, des couleurs, un opéra africain, une symphonie cinématographique.

Attendre son tour devant le tapis rouge de la Mostra de Venise 2020.
Attendre son tour devant le tapis rouge de la Mostra de Venise 2020. © Siegfried Forster

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