Accéder au contenu principal

Jeanne Barret, la paysanne qui fit le tour du monde

«L'Aventurière de l'Étoile», par Christel Mouchard.
«L'Aventurière de l'Étoile», par Christel Mouchard. Éditions Taillandier
Texte par : Olivier Favier
7 mn

Elle a raconté quelques destins d’aventurières entre 1850 et 1950, s’est plongée dans la vie de la Britannique Gertrude Bell ou de la Jamaïcaine Mary Seacole. Christel Mouchard nous emmène désormais de l’Atlantique à l’océan Indien dans les années 1760, en compagnie de Jeanne Barret, paysanne botaniste qui, pour rejoindre l’expédition de Bougainville, se fait passer pour un homme.

Publicité

C’est une « histoire en creux », à la manière dont elle a été éprouvée par Alain Corbin dans Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot, que déroule, sur une majeure partie de son récit, la journaliste et écrivaine Christel Mouchard.

Jusqu’à la révélation de son identité réelle, en effet, Jeanne Barret, petite servante morvandelle qui a suivi le botaniste Philibert Commerson de Toulon-sur-Arroux à Paris, de Paris à Rochefort puis dans le tour du monde de Bougainville, fait, comme le sabotier normand du grand historien des sensibilités, partie de l’écrasante majorité de celles et ceux dont la vie s’écoule sans laisser de trace écrite ou presque.

Écrire l’Histoire sans céder au roman

On a retrouvé il y a un demi-siècle son acte de naissance – encore porte-t-elle le même prénom que deux autres de ses sœurs, c’est dire si son individualité n’est point reconnue –, un testament réalisé par le botaniste peu avant leur départ, une déclaration de grossesse, un inventaire après décès de son maître qui nous renseigne sur sa vêture du temps où elle était à Paris, et c’est à peu près tout.

La tentation est grande – Christel Mouchard s’y refuse – de recourir à la fiction : inventer des dialogues, fantasmer une image au sacrifice de la vraisemblance, faire de ce destin un roman historique. Du reste, bien sûr, les historiens aussi ont beaucoup projeté sur elle, « servante dévouée » ou « amoureuse éperdue », « victime de la domination patriarcale ou savante ignorée ».

Christel Mouchard rêve parfois. À de rares reprises, toujours énoncées, elle s’autorise à reconstruire ce qu’aucune source ne lui permet d’authentifier. Plus souvent elle suppose, sur la base d’une érudition méticuleuse, qui donne parfois le vertige, tant elle couvre de réalités diverses sur trois continents de la marine à voile à la botanique, en passant par les traditions populaires de Bourgogne ou Tahiti.

Une âme bien forte

C’est peut-être Diderot, dans son Supplément au voyage de Bougainville, qui a le mieux saisi le personnage en son temps, ironisant sur la faiblesse supposée du sexe féminin : « Elle n’était jamais sortie de son hameau ; et sa première pensée de voyager fut de faire le tour du globe : elle montra toujours de la sagesse et du courage. Ces frêles machines-là renferment quelquefois des âmes bien fortes. »

Forte, elle l’est assurément, puisqu’en son temps les femmes sont interdites à bord, et que dotée d’un physique qui n’a rien d’androgyne ou de vigoureux, elle doit bâtir un rôle de composition – poitrine bandée, pantalon rembourré, voix grave – parvenant à maintenir le doute pendant plus d’un an. Si des rumeurs circulent déjà au Brésil sur sa véritable identité, ce n’est en effet qu’à Tahiti que la vérité apparaît au grand jour.

Forte, elle l’est aussi aux yeux de Bougainville, qui la garde à son bord jusqu’à l’île Maurice, et se montre impressionné par son aplomb. Démasquée, elle prend toute la responsabilité sur elle. Pour Christel Mouchard en revanche, la complicité de Commerson ne souffre aucune discussion : il accepte de partager sa cabine avec ce domestique monté à bord, qui n’est autre que la petite paysanne qui est à son service depuis trois ans et qu’il a très probablement mise enceinte à Paris.

« M. de Bougainville, écrit Christel Mouchard, pourrait se fâcher devant tant d’aplomb. Il pourrait traiter la coupable d’impudente, de maraude, de coquine, tous ces qualificatifs qu’on lance aux valets de comédie impertinents. Il n’en fait rien. Il garde son calme et son sourire. Il apprécie le talent de la paysanne qui brave en quelques phrases toutes les autorités empilées au-dessus d’elle et qui, en protégeant son maître, s’affirme plus puissante que lui. C’est à̀ cet instant précis que Jeanne Barret entre dans la légende. »

Paysanne et aventurière

Il faut dire qu’elle a fait ses preuves : « Elle qui a la capacité de s’étonner comme une paysanne et de lire la flore comme une botaniste est unique dans l’histoire des voyages. » Si elle sait signer, elle est pour le reste probablement à peu près illettrée. Elle est pourtant bien plus impressionnante que son maître, botaniste officiel de ce premier tour du monde d’un équipage français.

« Philibert, écrit Christel Mouchard, ouvre à la première page un grand cahier relié en peau dont il s’applique à calligraphier le titre : Mémoires pour servir à l’histoire du voyage fait autour du monde par les vaisseaux du roi La Boudeuse et L’Étoile pendant les années 1766-1768. Au bas de la page, il précise : ‘‘Pour être rédigé par nous Philibert de Commerson, D. M., médecin naturaliste envoyé du roi, et de l’Académie royale des sciences de Paris.’’ Cette belle annonce restera sans suite. Non seulement Commerson ne sera jamais membre de l’Académie des sciences et encore moins anobli, mais deux mois plus tard, il cessera de tenir son journal de bord. Il ne laissera de son voyage que des notes éparses jamais mises en forme. »

Celui-ci fait malgré tout de remarquables découvertes, parmi lesquelles l’hortensia et le bougainvillée. Collectionneur compulsif, il reste velléitaire et peut se montrer pleutre, lorsqu’il dénie toute responsabilité sur le voyage de sa domestique, qu’il n’hésite pas à décrire comme une « bête de somme ». Il lui dédie cependant une plante, la « Baretia bonnafidia », laquelle changera de nom après sa mort, et la fait bénéficiaire de son testament. Après quelques années passées à l’île Maurice, Jeanne rentre en France pour s’installer dans le Sud-Ouest d’où est originaire son mari. Elle y meurt en 1807, à l’âge de 67 ans.

En 2012, on se rappelle Jeanne Barret pour nommer une solanacée découverte au Pérou et en 2018, une chaîne de montagnes de Pluton, les monts Barret. Qu’en aurait-elle pensé, s’interroge Christel Mouchard : « Peut-être ce livre [...] est-il […] un peu trop attaché à la montrer en aventurière… Or les trente longues dernières années de Jeanne passées sur les bords de la Dordogne [...] suggèrent plutôt qu’en vraie paysanne, la petite rousse de La Comelle plaçait son ambition ailleurs qu’au ciel ou sur la mer, dans la terre. »

► À lire aussi :
Les grandes voyageuses du monde sur RFI Savoirs.
Nellie Bly, la première femme à avoir fait le tour du monde en solitaire

► Pour en savoir plus : Christel Mouchard, L’aventurière de l’Étoile, Jeanne Barret passagère clandestine de Bougainville, Tallandier, 2020, 19,90€.

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.