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Entretien

«Kinshasa Chroniques», la capitale congolaise révélée et rêvée par ses artistes

Hilair Balu Kuyangiko, dit Hilary Balu: «Transe communication», 2018, dans l’exposition «Kinshasa Chroniques» à la Cité d’architecture et du patrimoine, à Paris.
Hilair Balu Kuyangiko, dit Hilary Balu: «Transe communication», 2018, dans l’exposition «Kinshasa Chroniques» à la Cité d’architecture et du patrimoine, à Paris. © Siegfried Forster / RFI

« On montre la face B ou la face C de Kinshasa. ». Dans « Kinshasa Chroniques », 70 artistes kinois font vibrer leur imaginaire pour nous faire entendre l’énergie créative et les soubassements de la capitale de la République démocratique du Congo (RDC). Une œuvre artistique collective sous forme de chroniques exposées à la Cité d’architecture et du patrimoine qui vient d'ouvrir ses portes à Paris.

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Comment capter la créativité d’une ville en mouvement perpétuel ? Kinshasa Chroniques propose neuf chroniques, conçues par un collectif de six commissaires et racontées par les artistes, plasticiens, performeurs, photographes, vidéastes et bédéistes comme les quartiers d’une ville. Une traversée de Kinshasa à hauteur d’homme, avec les regards d’artistes presque tous âgés de moins de 45 ans, comme 93% des treize millions d’habitants. Une mégalopole souvent décriée pour son chaos, sa violence, sa misère. Une ville très largement sauvagement planifiée et construite par les habitants eux-mêmes et où l’imaginaire des artistes participe à investir et à former l’espace et l’architecture de la cité. Certains aspects font même rêver certains architectes en Europe : « Kin » s’impose comme une ville décentralisée, condamnée à être créative, dotée de multiples centres et fonctionnalités sur un espace tellement réduit qu’il n’y a plus de place pour l’impossible.

[DIAPO] « Kinshasa chroniques », les jeunes artistes congolais s’emparent de leur ville © RFI / Sébastien Jédor

Entretien croisé avec Eric Androa Mindre Kolo, artiste-plasticien, performeur, vidéaste et co-commissaire de l’exposition Kinshasa Chroniques, et Mega Mingiedi, artiste-plasticien du collectif Eza Possibles et coordinateur du projet à Kinshasa.

RFI : Vous insistez sur le mot « chroniques » dans le titre. Pour vous, à Kinshasa, l’art réside plus dans une action ou un événement que dans une œuvre à exposer ?

Eric Androa Mindre Kolo : La ville de Kinshasa est une ville bouillonnante, créative et spectaculaire. L’idée est de dire que l’art est aussi social, économique, politique...

Vous avez coordonné le projet à Kinshasa. Quels étaient les critères pour sélectionner les artistes ?

Mega Mingiedi : On est parti d’un constat : dans la plupart des expositions organisées en Europe sur la ville de Kinshasa ou le Congo, il y a toujours les mêmes artistes. On voulait mettre en avant un certain regard de jeunes artistes très engagés qui ont des concepts et qui ont quelque chose à dire par rapport au monde.

Eric Androa Mindre Kolo, artiste-plasticien, performeur, vidéaste et co-commissaire de l’exposition « Kinshasa Chroniques ».
Eric Androa Mindre Kolo, artiste-plasticien, performeur, vidéaste et co-commissaire de l’exposition « Kinshasa Chroniques ». © Siegfried Forster / RFI

RFI : L’exposition est non linéaire et incite à faire des allers-retours entre neuf chroniques intitulées comme des quartiers d’une capitale : « Ville performance », « Ville sport », « Ville paraître », « Ville musique », « Ville capital(ism)e », « Ville esprit », « Ville débrouille », « Ville futur(e) », « Ville mémoire ». Manque-t-il une dixième chronique : « L’art à Kinshasa sous le Covid-19 » ?

Eric Androa Mindre Kolo : Moi, je dirais, cette dixième chronique est vraiment l’esprit imaginaire. Cette dixième chronique est aussi la sensibilité et la perception des spectateurs qui vont regarder cette exposition. Cette dixième chronique habite dans les esprits, dans l’invisible. Ou, comme dit notre « Article 15 » de la Constitution : « débrouillez-vous ». Même s’il n’y a pas de possibilité de faire quelque chose, l’artiste trouve son travail. C’est là où l’artiste installe son bureau, son atelier, pour avoir un regard, une réaction, une parole, pour transmettre son imaginaire à travers une réalité.

Les artistes kinois, arrivent-ils aujourd’hui à vivre de leur art ? Suivent-ils toujours le principe : produire sur place et vendre lors des expositions et biennales en Occident ?

Mega Mingiedi : C’est un constat : tout ce qui est produit à Kinshasa est montré en Europe. A Kinshasa, nous, les artistes contemporains, on est incompris par rapport à nos pratiques. Les gens nous disent : ce que vous faites, c’est pour les Blancs. On n’a pas de marché de l’art à Kinshasa. Le nombre de galeries se compte sur les doigts d’une main. Mais, aujourd’hui, il y a tout un mouvement, et ce qu’on produit commence à entrer sur le marché de l’art. Cela commence à monter au niveau de résidences artistiques, d’événements culturels et artistiques. Par exemple, on a déjà trois biennales au Congo : la Biennale de Lubumbashi, la Biennale de Kinshasa, la Biennale Yango. Prenez juste l’exemple des arts de performance : avant, c’était quelque chose de théâtral. On nous exhibait avec nos corps. Puis, Eddy Ekete et Aude Bertrand ont initié KinAct, c’est-à-dire la performance dans la rue. Aujourd’hui, la plupart des performeurs congolais ou kinois se retrouvent dans les grands films réalisés à Kinshasa, même dans des grands clips de musiciens comme Baloji. Il y a également une forte demande en Occident pour les costumes des performeurs.

Visiteurs dans l’exposition « Kinshasa Chroniques » à la Cité d’architecture et du patrimoine, à Paris.
Visiteurs dans l’exposition « Kinshasa Chroniques » à la Cité d’architecture et du patrimoine, à Paris. © Siegfried Forster / RFI

En 2005, Beauté Congo, à Paris à la Fondation Cartier, a fait découvrir au grand public français l’art congolais depuis les années 1920. Qu’est-ce que Kinshasa chroniques va changer ?

Eric Androa Mindre Kolo : L’exposition Congo Beauté n’a rien à voir avec ce que vous voyez aujourd’hui. Ici, il y a plusieurs regards : les artistes ont passé en revue leur ville qui est imaginée et installée par sa population. Donc, on voit un travail collectif des artistes et de la population. On présente Kinshasa d’une autre manière. On montre la face B ou la face C de Kinshasa.

Mega Mingiedi : Quand tu entres dans cette exposition, tu touches Kinshasa. Cette ville est comme une grande bibliothèque ouverte où les gens se nourrissent à travers les sons, les images, les couleurs, les boutiques, des allers-retours. Kinshasa elle-même est comme une grande ville performative. Les artistes souhaitent transmettre leur réalité au monde. C’est une sorte de critique et autocritique de notre société.

Peut-on dire que, à travers ses artistes, Kinshasa s'affirme aujourd’hui un peu partout dans le monde ?

Mega Mingiedi : Le Congo était toujours au centre du monde, d’un point de vue économique. Si aujourd’hui, on parle de portables, de tablettes, de fusées, on voit le Congo à travers ses richesses de matières premières. On est connecté. Au niveau de la diaspora, les Congolais sont partout. Il y a une forte connexion entre les artistes, mais aussi entre les gens. Il y a des communautés en France, en Belgique, au Royaume-Uni, aux États-Unis, au Canada... Il y a cette connexion des diasporas, ce sont des gens qui regardent le Congo, en dehors du Congo. Ce mouvement des diasporas développe aujourd’hui une certaine révolution, une certaine résistance, qu’on appelle, par exemple « des combattants ». Ce sont des gens qui regardent le Congo d’une autre manière, qui font pression par rapport à ce qui se passe au Congo. Et les gens au Congo suivent ces mouvements à travers la musique, les artistes, les plasticiens comme nous. Si je peux dire quelque chose, c’est « Que ta volonté soit Kin ».

Mega Mingiedi, artiste-plasticien du collectif Eza Possibles et coordinateur du projet « Kinshasa Chroniques » à Kinshasa, devant son diptyque « Kinshasa I et Kinshasa II ».
Mega Mingiedi, artiste-plasticien du collectif Eza Possibles et coordinateur du projet « Kinshasa Chroniques » à Kinshasa, devant son diptyque « Kinshasa I et Kinshasa II ». © Siegfried Forster / RFI

► Kinshasa chroniques, exposition à la Cité du patrimoine et de l’architecture, à Paris (en collaboration avec le Musée international des Arts Modestes à Sète), du 14 octobre 2020 au 11 janvier 2021.

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