Accéder au contenu principal
Interview

Art africain: jeunes collectionneurs et marché mouvementé

Le galeriste belge Didier Claes compte parmi les meilleurs spécialistes au monde de l’art africain ancien et a créé la plateforme « Young Collector ».
Le galeriste belge Didier Claes compte parmi les meilleurs spécialistes au monde de l’art africain ancien et a créé la plateforme « Young Collector ». © photo Thierry Malty

Comment faire découvrir l’art africain aux jeunes collectionneurs ? Quel est l’effet de la restitution des œuvres africaines sur le marché de l’art ? Quelles seront les conséquences du décès de Sindika Dokolo, plus grand collectionneur africain de l’art africain ? Entretien avec le galeriste bruxellois Didier Claes, grande figure du marché de l’art africain et président du Brussels Non European Art Fair (Bruneaf).

Publicité

RFI : En 25 ans, votre galerie s’est imposée parmi les plus grandes du marché de l’art africain. Quelle est l’ambition de Young Collector, votre nouvelle plateforme pour jeunes collectionneurs ? 

Didier Claes Quand je dis Young Collector, cela signifie « jeune », mais pas « jeune » dans le sens générationnel ou de l’âge. C’est « jeune » par rapport à la première approche qu’on a pour la passion de l’art africain. Cette plateforme est une occasion de s’y intéresser de manière beaucoup plus aisée et facile, grâce à l’outil web. Je me suis rendu compte que la galerie était parfois vue comme une grande boutique de marque dans laquelle vous n’osez pas entrer. Grâce aux réseaux sociaux et internet, c’est très facile d’entrer dans cette boutique virtuelle, sans être gêné, sans avoir de retenue. Et puis, certains sont un peu intimidés de devoir demander des prix, des renseignements sur des pièces. Sur la plateforme, vous pouvez contempler les objets, vous avez la description de la signification et le prix affiché. 

Les prix des objets oscillent entre 2 000 et 20 000 euros. Le compte Instagram Young Collector réunit actuellement mille membres. Qui étaient les premiers jeunes collectionneurs à faire le pas ?   

Étonnamment, les premiers intéressés étaient ceux qui connaissaient la galerie. Mais il y avait aussi une génération plus moderne et contemporaine, issue d’autres domaines, de l’art déco, de l’art contemporain, de la peinture... Et je dois être honnête : cela intéresse surtout les gens qui s’y connaissent déjà, qui sont à l’affût de trouver une belle pièce. Il y a aussi un public étranger, surtout des États-Unis, qui s’y intéresse et regarde. Tout doucement, on commence à avoir une approche d’amateurs qui ne connaissaient pas la galerie. 

Lancer cette plateforme en mai 2020, en plein confinement, était-ce un avantage ou un handicap ? 

J’avais le concept depuis très longtemps. Le confinement a accéléré les choses puisqu’il fallait donner une visibilité aux objets, sans avoir la galerie physique. Aujourd’hui, quand je ne mets pas de nouvelle photo, je reçois tout de suite des messages : « C’est quand la prochaine sortie de pièce ? » 

Coupe kuba janus (détail), République démocratique du Congo, bois, hauteur 18 cm. Provenance : collection privée, Belgique.
Coupe kuba janus (détail), République démocratique du Congo, bois, hauteur 18 cm. Provenance : collection privée, Belgique. © Valentin de Clavairolles

Existent-ils vraiment de gens qui achètent une œuvre en un clic sur la plateforme  

Vous achetez la pièce, vous recevez l’objet, le transport est payé par l’acheteur. Si trois jours après, pour une raison ou pour une autre, l’objet ne vous plaît pas, vous rendez l’objet et on vous rembourse immédiatement. Vous ne perdrez alors que les frais de transport. La première œuvre vendue, c’était une coupe du royaume Kuba, du Congo, achetée par un collectionneur belge. Un objet qui conservait la poudre magique rouge ou parfois de l’huile de palme, réservées à l’usage des chefs et des notables kuba.  

Depuis la pandémie de Covid-19, ont annulés la Foire internationale de Bâle, la Fiac et l’Akaa à Paris, 1:54 à Londres, etc. Dans quel état se trouve aujourd’hui le marché de l’art africain  

Depuis sept ou huit mois, nous sommes dans un confinement. Même la réouverture pendant la période estivale n’a pas permis de faire redémarrer la machine. Toutes les foires du monde ont dû être reportées ou tout simplement annulées. Vous avez aussi des galeries qui sont fermées physiquement. Il n’y a aucun doute : le marché est dans le ralentissement le plus fort qu’on ait jamais connu. Personnellement, j’essaie de travailler comme je l’ai fait à mes débuts : le B2B, c’est-à-dire essayer de contacter les collectionneurs un par un et de les voir, quand cela est possible, et de leur proposer des pièces directement chez eux. J’estime que le marché de l’art va certainement perdre entre 60 et 80 % [de son chiffre d’affaires, NDLR]. Je table sur l’année prochaine pour à nouveau accueillir les collectionneurs dans les foires internationales. 

Sur votre plateforme Young Collector, vous insistez sur l’origine et l’authenticité des œuvres, la transparence de la transaction. Quelle influence le débat sur la restitution des œuvres africaines a-t-il eu sur le marché de l’art africain  

D’abord, la restitution n’est pas un nouveau sujet : la première fois, on en a parlé en 1967, après les indépendances des États africains. Après, dans les années 1980, pour ne parler que de la Belgique, il y a déjà eu plusieurs objets restitués au Congo, plus d'une centaine de pièces, même si beaucoup de gens ne le savent pas. Aujourd’hui, ce débat paraît neuf, mais c’est un très vieux débat qui concerne toutes les grandes civilisations : depuis toujours, la Grèce réclame les marbres du Parthénon au British Museum ; depuis des décennies, l’Égypte réclame le buste de Néfertiti au Neues Museum de Berlin...  

Il y a toujours eu ce débat, mais aujourd’hui, l’Afrique est beaucoup plus disposée à pouvoir réclamer une partie de son patrimoine. On doit avouer que l’Afrique a été dépossédée d’une grande partie de son patrimoine. Cela peut parfois perturber certains collectionneurs qui ne comprennent pas trop pourquoi cet acharnement. Mais, je pense que les choses sont faites avec beaucoup de sagesse et d’intelligence. On va arriver à des compromis où certains pays d’Afrique vont pouvoir réclamer certaines pièces. Et certaines institutions fortes vont pouvoir faire un geste et comprendre que l’Afrique a besoin de retrouver une partie de son patrimoine. 

Coupe kuba (détail), République démocratique du Congo, bois, hauteur 13 cm. Provenance : collection privée, Belgique.
Coupe kuba (détail), République démocratique du Congo, bois, hauteur 13 cm. Provenance : collection privée, Belgique. © Paso Doble

Pour revenir sur le marché de l’art, contrairement à ce que les gens pensent, je crois réellement que cela va fortifier le marché, puisque, quand on crée des institutions fortes, on crée un marché de l’art. Il y aura, et il y a déjà, des collectionneurs un peu partout sur le continent africain. Aujourd’hui, il y a une petite crise à ce niveau-là, parce que les gens ne comprennent pas vraiment. Mais dans cinq ou dix ans, le marché sera encore plus fort qu’il l’est aujourd’hui et beaucoup plus solide. Et mon message à l’adresse des Africains est que les Africains doivent aussi se mettre à collectionner. 

Le monde de l’art a récemment perdu Sindika Dokolo, mort à l’âge de 48 ans, à la suite d’un accident de plongée. Lors de son décès fin octobre, on avait beaucoup parlé de l’homme d’affaires d’origine congolaise accusé de détournements de fonds massifs dévoilés par les « Luanda Leaks ». On a évoqué moins souvent le collectionneur et visionnaire de l’art africain. Entre autres, il était le mécène du premier Pavillon africain à la Biennale de Venise en 2007, et le premier Africain ayant constitué une collection d’œuvres d’art africain de niveau mondial. Vous étiez très proche de Sindika Dokolo. En quoi sa disparition affecte-t-elle la présence, la représentation et la perception de l’art africain en Occident, mais aussi en Afrique  

Tout d’abord, c’est la perte d’une personne que j’appréciais énormément. On partageait une admiration mutuelle. C’est une très grande perte pour l’art, mais c’est une énorme perte pour le Congo, ce grand pays de 90 millions d’habitants qui ont besoin de ce genre de personnes patriotiques. Il représentait au mieux l’intelligentsia africaine. Il avait comme « mission » de faire connaître l’art africain aux Africains. Son premier but était de construire la plus belle collection d’un Africain en Afrique. Et je pense qu’on y est arrivé. On retiendra son nom dans l’histoire de l’art africain en Afrique. Il aura marqué sa génération qui fera en sorte que, aujourd’hui, énormément d’Africains vont regarder l’art africain d’une autre manière. Il ne faut pas oublier qu’on a un héritage en Afrique où l’art africain était quand même décrié et déconsidéré comme quelque chose dont il ne fallait pas avoir de ressenti. Sindika pouvait regarder une œuvre pendant des heures. Il y a très peu de collectionneurs qui sont vraiment des « fous de l’art ». Sindika en faisait partie.

 

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.