Culture: KuB, raconter le monde et sa complexité, depuis la Bretagne

L'équipe de KUB, avec au centre accroupi Serge Steyer, directeur général de la plateforme (2020).
L'équipe de KUB, avec au centre accroupi Serge Steyer, directeur général de la plateforme (2020). © KUB
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À l'heure où en raison du confinement, l'offre culturelle vivante se réduit comme peau de chagrin, les plateformes numériques ont le vent en poupe. À côté des mastodontes de type Netflix ou des gros diffuseurs institutionnels, il est des sites à découvrir. C'est le cas de KuB, pour Kulture Bretagne, une plateforme à feuilleter, à explorer. On y fait toujours des découvertes, on en ramène toujours des pépites.

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KuB, c'est le « média breton de la culture », c'est écrit sur le site, et pas le média de la culture bretonne avec ce que cela peut avoir d'exclusif. Des films, des captations de spectacles vivants, des entretiens et portraits, des clips... soit quelque 2000 vidéos en accès libre. La plateforme KuB existe depuis quatre ans environ et elle a été portée par le documentariste Serge Steyer. Alsacien d'origine, auteur d'une importante filmographie dont le très beau L'esprit des lieux (qui fait écho au travail du preneur de son Yann Parenthoën à qui KuB rend hommage), il a jeté l'ancre dans le Morbihan dans les années 1990. « KuB a été créé parce que je constatais - et je n'étais pas le seul -, qu'il y avait un déficit de la télévision publique sur les œuvres d'auteurs, sur la visibilité du documentaire et globalement sur la place de la culture », nous explique Serge Steyer, son directeur général.

Lancée avec le soutien financier et institutionnel de la Région Bretagne et de la Drac (Direction régionale des Affaires culturelles), KuB a tissé sa toile au milieu d'un réseau serré d'associations et s'est imposée auprès des médias publics et privés de la région. Elle a été d'emblée partenaire du COM, une initiative originale de la région Bretagne lancée il y a une dizaine d'années. Ce contrat d'objectifs et de moyens lie juridiquement la région aux diffuseurs. Ce furent d'abord les trois chaînes locales - Tébéo à Brest, Tébésud à Lorient et TV Rennes - puis KuB est entrée dans la danse avec France 3 et Breizhoweb, une web tv en langue bretonne. « On se réunit tous les deux mois et on discute des projets déposés par les producteurs - documentaires, films de fiction... - et on décide du préachat, ou de la coproduction ». La région abonde le fonds à hauteur de 1,7-1,8 million et les diffuseurs s'engagent à donner une visibilité aux œuvres sélectionnées. « On était pionniers pour ce COM et cela a fait école (Aquitaine, Grand Est). Le modèle s'est déployé, mais je dirais que c'est en Bretagne qu'il est le plus engagé », poursuit Serge Steyer.

La Bretagne, terre de cinéma

Déclarée d'intérêt général, KuB a aussi poussé dans un terreau fertile pour le cinéma, notamment le documentaire et le cinéma d'animation. La Bretagne a trois particularités, selon Serge Steyer. « Déjà à la fin des années 1990, il y avait plus de cinquante réalisateurs de documentaires en Bretagne, dont un certain nombre de Parisiens venus s'installer dans la région ». À l'origine de ce mouvement d'une part « l'attractivité du territoire, mais aussi parce que France 3 Bretagne et TV Rennes, l'une des toutes premières chaînes locales en France - elle a trente ans - préachetaient et coproduisaient du documentaire ». Hors de l'Île-de-France et Paris, la Bretagne est la première région à faire du documentaire. La deuxième particularité, c'est la naissance à Rennes, autour de l'école des Beaux-Arts d'un foyer de cinéma d'animation, auquel KuB donne aussi une belle exposition. Des acteurs locaux qui se sont formés au Portugal, rappelle Serge Steyer, dans le cadre d'une formation de neuf mois montée par deux structures privées, la Bretonne Lazennec productions et la Portugaise Filmografo. Laurent Gorgiard, dont le très beau L'homme aux bras ballants avait été sélectionné à Cannes, a fait partie de l'aventure.

Et des boîtes de production comme JPL et Vivement Lundi sont nées de ce bouillonnement. « Leurs films tournent dans tous les festivals et ramassent des prix », souligne Serge Steyer, comme encore récemment Mémorable de Bruno Collet, sélectionné aux Oscars et produit par Vivement Lundi. Bruno Collet que l'on retrouve bien sûr sur KuB, en plein travail d'atelier. Et enfin, dernière particularité, la Bretagne est aussi une terre de tournages de fictions, notamment ses côtes finistériennes. Et l'on pourrait ajouter de festivals aussi tant l'offre, tous formats et toutes écritures, entre Douarnenez, Brest et ses films courts, Travelling à Rennes ou encore Dinard et Betton - pour ne citer qu'eux - est variée.

Les étoiles de la SCAM

KuB se fait l'écho de ce foisonnement régional qui dépasse les frontières de l'hexagone et pousse aussi son exploration vers les cinémas et expressions artistiques d'autres univers. En ce moment, la plateforme accueille les Étoiles de la Scam, trente documentaires primés l'an dernier par un jury présidé par la documentariste Carmen Castillo, privés de diffusion au Forum des images en raison du confinement du printemps... « Nous avons sauté sur l'offre qui nous a été faite de diffuser ces films, reconnaît Serge Steyer. Car il faut donner aux documentaires le maximum de visibilité et pour nous c'était la possibilité d'accéder à des œuvres que l'on n'aurait pas eues dans d'autres circonstances. » Particularité, pour des questions de droits, ces œuvres ne sont visibles que sur le territoire français, alors que toute l'offre de KuB est gratuite et ouverte sur le monde. On y a vu des pépites telles que le très poétique Liséré vert de Gilles Weinzaepflen sur les traces de la frontière franco-allemande de la guerre de 1871, et l'émouvant Selfie de l'Italien Agostino qui joue sur les points de vue, sur les pas de deux gamins de Naples, toujours en ligne. On peut y voir encore aussi Nofinofy du Malgache  Michaël Andrianaly ou Rencontrer mon père, d'Alassane Diago. Toujours en partenariat avec la Scam, KuB propose aussi une autre collection, Excentrics, un mot emprunté à l'occitan qui signifie hors normes, et qui propose des documentaires venus d'autres régions. Il s'agit de « mettre à disposition de tous, des représentations de ces territoires et des expériences qui y sont menées, de la poésie qui s’y déploie. » Diversité des origines, des écritures, des formes, susciter le goût de la découverte et de la rencontre. Ainsi cette plongée dans l'univers des hikikomoris au Japon, ces jeunes gens coupés du monde, reclus volontaires. Cette posture est « l’expression de la souffrance d’une jeunesse en désaccord avec la société dans laquelle elle vit », expliquent les réalisateurs Dorothée Lorang et David Beautru. Des films qui questionnent le monde.

Une audience qui pousse

D'ailleurs chaque œuvre est accompagnée d'un texte de présentation, de notices biographiques, de propositions pour aller pour  loin. « L'éditorialisation du site est pour nous un point crucial ; c'est ce qui donne une vision d'ensemble au projet, c'est accompagner chaque œuvre, dire pourquoi elle est là, en quoi elle nous paraît intéressante, pourquoi elle mérite qu'on y consacre du temps. » Un gros travail éditorial qui incombe notamment à Serge Steyer et à sa petite équipe. Ils sont six, avec le renfort de précieux services civiques pour faire vivre le site, qui a d'ailleurs remporté en 2019 le prix du public Audiens de l'initiative numérique. Mais « nous sommes sous-financés par rapport à la mission que nous voulons porter », regrette Serge Steyer, et un soutien public bien entendu fragile. « Le financement de KuB dépend du bon vouloir des institutions, des alternances politiques éventuelles et d'un contexte dans lequel l'argent public est de plus en plus rare. »

Une offre variée et une audience en hausse constante, merci pour eux, avec plus de 100 000 sessions web par mois sur le site (200 000 en janvier 2021), 1 345 000 sessions totales sur 2020, et 45% de hausse de fréquentation par rapport à 2019. et un public qui va bien au-delà des frontières de la région et de l'hexagone. Une progression, portée peut-être par la fermeture des lieux de spectacles en France en raison du confinement, mais aussi sans doute par le travail de fond effectué depuis quatre ans par l'équipe. Car la concurrence est rude, notamment du côté des grandes plateformes dont l'offre de fictions et séries est comme un rouleau compresseur. « Nous avons aussi besoin de médias de proximité qui misent sur l'intelligence du spectateur, c'est une nécessité démocratique », insiste Serge Steyer. Et quand on l'interroge sur la concurrence de médias comme Netflix par exemple, il précise : « Netflix est un média de masse qui a toute sa place dans l'offre audiovisuelle, mais on a besoin à ses côtés de médias qui connectent, qui comblent ce vide entre l'écran et la réalité... » Un média qui connecte à des œuvres, des écritures, des singularités, d'un territoire vers le monde, dans toute sa complexité. Pari réussi.

Pour aller plus loin : 

► Filmer en Bretagne 

► Comptoir du doc

► Accueil des tournages en Bretagne

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