Entretien

Doual’Art, Think Tanger et l’Institut des Cultures d’Islam, trois centres d’art «bouleversés»

« Surface technician » (« Technicien de surface ») (détail).  Œuvre de l’artiste camerounais Jean-David Nkot, exposée dans l’exposition « Zone franche » à l’Institut des Cultures d’Islam.
« Surface technician » (« Technicien de surface ») (détail). Œuvre de l’artiste camerounais Jean-David Nkot, exposée dans l’exposition « Zone franche » à l’Institut des Cultures d’Islam. © Jean-David Nkot

Princesse Marilyn Douala Manga Bell, la directrice de Doual’Art, premier centre d’art créé en Afrique en 1991, se dit « bouleversée » par l’expérience qu’elle vient de vivre. Trois centres d’art contemporain - très ancrés dans leurs villes respectives (Douala, Paris, Tanger) situées dans trois pays et deux continents différents - ont créé une nouvelle manière de collaborer et s’affranchir des frontières. Leur exposition « Zone franche » fait surgir et interagir autrement la création artistique autour des enjeux d’aujourd’hui.

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Zone franche est la partie visible d’une innovation coécrite par l’Institut des Cultures d’Islam (ICI) de Paris où l’événement vient d’être inauguré (pour l’instant en mode numérique en attendant la réouverture des espaces), l’institution marocaine Think Tanger et Doual’Art au Cameroun. Sans oublier les contributions d’une centaine d’acteurs de proximité, artistes, commerçants et associations dans les trois villes. Entretien.

RFI : Zone franche est une collaboration inédite. Pourquoi est-ce une expérience « bouleversante » pour vous  

Marilyn Douala Manga Bell : Malgré tous les obstacles rencontrés, nous avons réussi à donner une vraie parole aux artistes africains en respectant chacune des structures et en ayant une capacité de fusion dans le travail à faire. C’est bouleversant de voir qu’on est capables, issus de pays et de continents différents, à arriver à quelque chose qui nous ressemble à tous, dans une seule moule. C’est bouleversant, parce que c’est très rare.  

Écouter Marilyn Douala Manga Bell (Doual'Art) : « Avec l’exposition Zone franche, nous avons changé de paradigme. »

Au-delà de l’objectif commun, quelles sont les différences entre Doual’Art, Think Tanger et ICI concernant le travail artistique et de médiation envers les publics  

L’objectif est de faire en sorte que les publics qui ne sont pas avertis, puissent de plus en plus s’imprégner de la création et du discours portés par la création contemporaine africaine. En termes de différences majeures, l’Institut des Cultures d’Islam à Paris travaille avec des mouvements associatifs, des écoles... Il crée pour ces publics des stratégies de médiation presque pédagogique.  

C’est totalement différent de la manière de fonctionner de Think Tanger qui fait plus un travail de réflexion très intellectuelle sur les mutations urbaines, sur comment capter et donner la parole aux habitants, avec des podcasts, etc. Ils transmettent des éléments de connaissance, de façon très livresque, mais aussi avec des artistes en résidence.  

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Doual’Art travaille plus de manière réellement implanté dans l’espace social urbain. C’est l’œuvre artistique, le travail du processus artistique qui crée la médiation. Beaucoup des travaux hautement artistiques sont effectués en dialogue étroit sur le terrain, là où les gens vivent. Généralement, c’est quelque chose de l’ordre de la restitution poétique, artistique, esthétique. Ou alors une représentation de la sensibilité de l’artiste invité, camerounais ou international, par rapport à un site ou un lieu.  

« Bureau mobile de change », installation de l’artiste sénégalais Mansour Ciss, exposée dans l’exposition « Zone franche » à l’Institut des Cultures d’Islam.
« Bureau mobile de change », installation de l’artiste sénégalais Mansour Ciss, exposée dans l’exposition « Zone franche » à l’Institut des Cultures d’Islam. © ICI/Marc Domage

Pourquoi l’idée du titre de l’exposition vous est-elle venue lors d’un déplacement commun à Tanger, en traversant une zone franche ? 

Après la première prise de contact avec l’ICI, le premier sujet portait sur les questions des flux, des classements, des migrations, des marchandises, etc. Et lorsqu’on arrive à Tanger, on découvre la vie interne de cette ville. Nous sommes confrontés au mur, à la clôture de la zone franche qui détermine la frontière à ne pas dépasser à l’intérieur du pays. Que ce soit pour les Marocains ou les étrangers que nous sommes. C’est un espace réservé, enclos. Alors, on s’est dit : « Nous sommes en train de travailler sur les questions de flux, cette frontière de la zone franche est un véritable sujet. » Il s’agit véritablement d’un des points nodaux, l’un des points cardinaux de ce que définit le monde d’aujourd’hui, avec ses cloisons, ses frontières, etc. C’est sur cela qu’on veut attirer l’attention pour que les artistes nous disent ce qu’ils en pensent.  

Le quartier de la Goutte d’Or à Paris pourrait être considéré comme une zone franche, parce qu’il y a une vraie spécificité d’occupation journalière, avec tous ces flux de marchandises, de nationalités, de couleurs, etc. A Douala, il n’y a pas seulement une zone franche qui a presque le même caractère que celui de Tanger, mais nous avons aussi - éclatés dans la ville – des points francs où des entreprises produisent, exportent et n’ont pas l’autorisation de verser leur marchandise sur le marché camerounais.  

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Pour pouvoir entrer dans votre Zone franche, il faut d’abord changer ses euros contre des afros, une monnaie africaine imaginée par un artiste ayant créé aussi un « Global Pass », un passeport mondial. Et Mansour Ciss prône aussi la « déberlinisation » du monde.

Mansour Ciss vit et travaille à Berlin, sachant qu’il est né à Dakar, au Sénégal. Avant de créer le Global Pass, il a commencé à créer l’afro en 2000, avec un groupe d’artistes à Berlin, avec cette posture de combattre les résultats de la Conférence de Berlin [de 1884, où les Etats européens décident de se partager l’Afrique, ndlr] et de s’attaquer à l’un des pôles essentiels du monde dominant et du pouvoir qui est celui de la monnaie. Cette question militante de rupture avec la balkanisation de l’Afrique est le point de départ de son projet d’intégration continentale avec une seule et unique monnaie qui faciliterait les flux de personnes, de biens, de services et d’espaces culturels. Parce que, sur le continent, nous sommes systématiquement confrontés à ces frontières. Même à l’intérieur du continent.  

Ce projet a évolué pour entrer dans cette histoire d’abolition de frontières avec le Global Pass. Ce pass permet de voyager, pas seulement sur le continent africain, mais partout dans le monde, sans avoir à solliciter, à mendier un passeport ici et là.  

Un autre projet n’était pas encore suffisamment mûr pour être présenté pendant cette exposition. Il s’agit d’un projet très ambitieux où - grâce à l’afro - on pourrait acheter le Sahara pour le développer et le reverdir pour le développement du continent africain.  

« Bab Sebta », de Randa Maroufi (France/Maroc, 2019, 19 min), œuvre présentée dans l’exposition « Zone franche » à l’Institut des Cultures d’Islam.
« Bab Sebta », de Randa Maroufi (France/Maroc, 2019, 19 min), œuvre présentée dans l’exposition « Zone franche » à l’Institut des Cultures d’Islam. © Barney production/Mont Fleuri production

Les artistes Malala Andrialavidrazana et Fatiha Zemmouri dénoncent les manipulations des visions du monde par l’outil cartographique, Jean-David Nkot remet en question la notion du progrès. Salim Bayri propose un jeu vidéo pour vivre le parcours de combattant d’un migrant. Sabrina Belouaar explore l’histoire des femmes vendant des bijoux dans les rues d’Alger. Et à plusieurs reprises apparaissent des oiseaux. D’abord sur un billet de banque de Mansour Ciss, et à la fin de l’exposition dans une installation avec un autre oiseau emblématique, le calao. 

C’est un point très important et vraiment la colonne vertébrale du continent africain. Nous avons tous des symboles auxquels on se rattachent. Et certains oiseaux font partie de ces symboles. L’oiseau du billet de banque est le sankofa, utilisé chez les Akans en Côte d’Ivoire et au Ghana. Le calao n’est pas un oiseau du Cameroun, mais on le retrouve en Afrique de l’Ouest chez les Sénoufos, à la frontière du Sénégal et du Burkina Faso. On le retrouve aussi au Cameroun, mais il n’y a pas la même symbolique. Le projet du cercle Kapsiki, un collectif d’artistes au Cameroun, est de s’inscrire dans l’espace public de la Goutte d’Or à Paris. En reprenant l’esthétique du calao, fétiche utilisé dans certaines cérémonies pour la fertilité, mais aussi pour accompagner le défunt dans l’autre monde. C’est un oiseau qui aide au passage. C’est ce passage que les artistes voulaient reprendre en termes de narration et d’envolée, etc. 

Donc, le calao va être installé dans différents points du quartier de la Goutte d’Or  

Il est déjà présent aujourd’hui, dans les murs de l’Institut des Cultures d’Islam (ICI) comme prototype et premier élément. Ensuite, il va être installé dans douze autre points du quartier. Nous allons définir un parcours poétique, parce que ce calao, proposé par les artistes, va être doté de sons qui seront diffusés et auxquels on pourra accéder soit par une application sur le smartphone, soit par un audioguide. Des sons collectés et enregistrés au Cameroun par le cercle Kapsiki ou ici à Paris, à la Goutte d’Or. Il y aura aussi du slam, toute une série de formes poétiques permettant aux gens de voyager.  

Zone franche, en attendant la réouverture des espaces de l’Institut des Cultures d’Islam à Paris, l’exposition est à découvrir sous forme numérique, du 3 février au 1er août 2021 sur www.ici.paris

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