Littérature: les carnets de route de Felwine Sarr

Felwine Sarr.
Felwine Sarr. © Antoine Tempé

De ses pérégrinations, liées aux conférences qu’il donne à travers le monde depuis la parution en 2016 de son essai Afrotopia, Felwine Sarr a tiré des carnets de route, La saveur des derniers mètres, aux éditions Philippe Rey. Voyage intime dans un Sud global.  

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« L’Afrique n’a personne à rattraper. Elle ne doit plus courir sur les sentiers qu’on lui indique, mais marcher prestement sur le chemin qu’elle se sera choisi », écrivait Felwine Sarr dans Afrotopia , aux éditions Philippe Rey. Dont acte… Dix ans après Dahij, aux éditions Gallimard (2009), une méditation autour de sa décision de quitter Orléans pour rentrer au Sénégal, Felwine Sarr embarque le lecteur pour une nouvelle virée intime.  

Il part de ses racines, les îles du Saloum au Sénégal, pour explorer les rues des villes où il est demandé partout, pour des conférences et des discussions, depuis Afrotopia. Kampala, Lisbonne, Mexico, Douala, Dakar, Rome, Port-au-Prince, Istanbul, Le Caire apparaissent dans cet ordre, mais aussi dans le désordre, car les 26 chapitres du livre, souvent écrits en style télégraphique, ne suivent pas un ordre chronologique.   

Comme nombre de voyageurs, Felwine Sarr va surtout à la rencontre de lui-même. Kampala lui inspire ces lignes : « Une sente en argile rouge craquelée qui monte. Un soleil capricieux. Un agent de sécurité avec un fusil à la crosse en bois (AK-47) qui n’a pas fière allure. Un téléphone qui ne sonne pas. De longues nuits de sommeil. De l’espace mental retrouvé. Une fatigue que je cure et que j’extirpe de mes plus intimes replis. Les voix intérieures qui remontent. Celles, lointaines, affleurent. Kampala me rend à moi-même. »  

Instants de vie

L’enfant du pays sérère s’évade dans ses propres bolongs, les méandres de sa vie, loin des thèmes imposés par les éternelles rengaines de la Françafrique. Au détour d’une phrase, l’auteur signale que l’Europe a « un peu perdu » le sens de l’hospitalité. Il ne retient d’elle que son versant sud – Lisbonne, Rome, Cassis, Mantoue. Il remarque aussi, au passage, que les auteurs africains ont peu écrit sur le monde tel qu’ils le voient, « alors que leurs compères européens, lorsqu’ils arrivent quelque part, prennent des notes, écrivent des monographies, croquent, captent et s’approprient les lieux ».  

À Lisbonne, une ville « qui ne resplendit pas » et dont il sent « la lente dérive vers le crépuscule », il explique ce qui fonde son regard : « Je ne suis pas attiré par les lieux, lorsque j’arrive dans une ville, je ne cours pas visiter les endroits à absolument voir. Je le suis par les personnes que j’y rencontre. [...] Partout dans le monde, des femmes et des hommes de bonne volonté travaillent à maintenir la lumière allumée. »  

Il n’est guère question de restitution des œuvres d’art africaines, une mission que lui a confiée Emmanuel Macron et dont il a signé avec l’historienne Bénédicte Savoy un rapport  qui a fait grand bruit. Les seuls coups de griffe du livre sont d’ailleurs adressés à un chargé d’action culturelle et ambassadeur de France au Cameroun. Le premier irrite : « En quelques minutes, des trombes de condescendance et de négativité sourdent de ses propos sur ce pays "corrompu où rien ne marche'"». Le second indigne, en affirmant que « l’intérêt des chefs traditionnels pour leur patrimoine a été suscité par eux, les Français ». Il n’y a pas de colère chez Felwine Sarr, qui expédie l’ambassadeur en trois lignes : « Que dire ? L’éternel art de l’appropriation. En fait, rien de bien ne se fait, semble-t-il, sur cette terre sans leur docte intervention. Le fameux complexe des Lumières ».  

Contemplation à Manhattan  

Avec une plume plus contemplative que militante, sans autre prétention que partager des moments, on retrouve l’auteur dans l’ivresse de Manhattan, en pleine extase intérieure. Sur Times Square, face à la foule bigarrée et un sosie de Michael Jackson qui rabat des passants pour un spectacle, il écrit : « Enstase. Au cœur de cette solitude sereine, soudain surgit le désir d’une rencontre dont je sais immédiatement qu’elle n’aura pas lieu. L’estomac se creuse, je me dirige vers un resto où je déjeune sur une table au fond, à droite. Au menu: un grand steak, big daddy and baked tomatoes. J’achète quelques casquettes et T-shirts de la ville, entre dans un store sur Broadway et acquiers un légendaire Levi’s 501, taille 36-32. »  

Après tout, Felwine Sarr n’est ni « Monsieur Restitution », ni « Monsieur Ateliers de la pensée », en dépit de ce rendez-vous biennal qu’il organise à Dakar depuis 2015 avec Achille Mbembe, et qui prend chaque fois plus d’ampleur. Ancien professeur d’économie à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, il est parti s’installer à Duke où il enseigne désormais. Son carnet de voyage, dans lequel il partage sa passion pour la course à pied, comme avant lui le Japonais Haruki Murakami, montre surtout qu’il reste lui-même. Un homme qui « avec l’âge » et malgré le succès, « s’enfonce dans la solitude ». 

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