Khaled Dawwa, un cœur vivant parmi les ruines

« Ceci est mon cœur » Khaled Dawwa, artiste syrien en exil.
« Ceci est mon cœur » Khaled Dawwa, artiste syrien en exil. © Olivier Favier / RFI

Le collectif franco-syrien « Portes ouvertes sur l’art », créé en 2017, a confié à Nora Philippe le commissariat de l’exposition « Répare, Reprise ». Cette dernière se tient actuellement à la Cité internationale des arts jusqu’au 10 juillet 2021 et s’ouvre sur la représentation hyperréaliste d’une rue de Damas en ruine, réalisée par le sculpteur Khaled Dawwa.

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À la Maison rouge, où elle a rencontré quelques-unes des fondatrices de « Portes ouvertes sur l’art », Nora Philippe a conçu en 2018 l’exposition Black dolls, qui se confrontait déjà, au travers d’une collection de poupées noires créées par des femmes africaines-américaines dans un monde esclavagiste puis ségrégationniste, à un irrépressible besoin de réparation et de reprise.

Début 2020, lorsqu’elle commence à travailler sur ce nouveau projet autour d’artistes venus d’Afrique du Nord, du Proche et du Moyen-Orient, elle sait que « la pièce de Khaled Dawwa sera à la fois les points de départ et l’horizon de l’exposition à venir ». 

Sculpteur, scénographe, opposant

Khaled Dawwa est né à Damas en 1985. Aux Beaux-Arts, il étudie la sculpture, mais il nourrit une passion pour la scénographie. Enfant déjà, il passe de longues heures à réaliser des maquettes. Il travaille comme décorateur pour les séries que son pays produit à destination des télévisions du monde arabe.

Comme d’autres, il cherche à échapper au service militaire et se retrouve parmi les opposants en 2011. Deux ans plus tard, il est blessé et quitte la Syrie pour le Liban avant de trouver refuge en France, où naissent ses deux enfants. En 2018, la prise de la Ghouta par les forces armées syriennes après six ans de combats confirme un deuil entamé cinq ans plus tôt.

Dans son atelier, il commence à construire le décor d’une rue emblématique de Damas, une fin d’après-midi d’été, après ce qu’on devine être un bombardement. Toute trace de vie a disparu. À peine distingue-t-on, parmi les gravats, les silhouettes de corps fracassés par les bombes.  « C’est mon cœur » dit-il pour décrire ce travail, « c’est mon âme ».

Damas en ruine ou le paradigme de la destruction

« On savait du départ que cette œuvre était trop imposante pour sortir de l’atelier par la porte » poursuit Nora Philippe. L’équipe s’est résolue à casser une cloison de l’atelier pour permettre à la maquette, qui fait cinq mètres de long, de rejoindre l’exposition. Khaled Dawwa ne s’en est pas séparé pour autant. Il a installé à ses côtés un bureau d’où il continue à travailler sur des détails.

Les matériaux sont pauvres : bois et polystyrène. Mais chaque objet est peint d’un brun argileux, celui-là même de ses sculptures, au point que cette rue miniature en vient à matérialiser ce que les médias nous ont montré de loin depuis dix ans.

En dessinant un immeuble en ruine emporté dans les airs par un bouquet de ballons de baudruche, un autre artiste syrien, Tammam Azzam, avait lui aussi changé les ravages de cette guerre civile en paradigme de la destruction. L’image était devenue l’affiche de la première grande exposition en France dédiée à des artistes syriens en exil, au cœur de la Goutte d’or, à Paris, en 2014.

La vie comme inachèvement

En s’approchant davantage de l’œuvre de Khaled Dawwa, on distingue les intérieurs, à travers les portes éventrées et les fenêtres détruites, on découvre les restes de ce qui devait être, l’instant d’avant, une vie presque normale : quelques meubles, des portraits de disparus célèbres, d’amis et de proches, quelques notes de couleur. « Il a inséré des images et c’est nouveau » commente Nora Philippe « depuis trois ans, il n’arrête pas de détruire et de reconstruire. Comme Pénélope. »

Cette œuvre est singulière dans le parcours de cet artiste dont les sculptures ont déjà été présentées à la Maison des arts de Malakoff en 2019 lors d’une exposition collective elle aussi imaginée par le Collectif Portes Ouvertes sur l’art et intitulée « Où est la maison de mon ami ? » Il était présent encore dans l’exposition « A Surya », au « Larvoratoire photographique » de Douarnenez. Plusieurs expositions personnelles lui ont été consacrées, notamment « Compressé » à la galerie Charivari de Marseille ou « Debout ! » suite à une résidence dans le Gard en 2017.

Si sa préoccupation politique est constante, il y a dans l’inachèvement revendiqué de cette œuvre une parte d’intime qui rompt avec ses autres réalisations. « Le processus de réparation ne peut pas avoir de terme, commente Nora Philippe, c’est un processus constant. Il y a dans l’exposition plusieurs œuvres qui ne sont pas terminées. » Et elle ajoute : « Je voudrais qu’elles soient vues comme des objets vivants. La vie est encore possible. Tant que le processus peut être repris, cela veut dire qu’on vit encore. »

«Ceci est mon cœur», Khaled Dawwa, artiste syrien en exil

► Dunia al Dahan et Corinne Rondeau, Artistes syriens en exil, œuvres et récits, Médiapop éditions, 2020.

► La page de Khaled Dawwa sur le site de Portes ouvertes sur l’art.

► La page de l’exposition "Répare, Reprise"  sur le site de la Cité internationale des arts.

► Le dossier de RFI Savoirs 2011-?: la guerre en Syrie

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