Le Grand Entretien

«Au nom du père» et de Yan Pei-Ming: «Je suis dans la peinture»

L’artiste Yan Pei-Ming dans son exposition « Au nom du père », au musée Unterlinden, Colmar.
L’artiste Yan Pei-Ming dans son exposition « Au nom du père », au musée Unterlinden, Colmar. © Siegfried Forster / RFI

Ses portraits de Mao, monochromes, de formats immenses, surprenants, l’ont rendu célèbre dans le monde entier. Quel est le rôle du peintre pendant l’épidémie ? « J’ai réfléchi ce que je pouvais faire pour participer, pour aider, pour être utile », répond Yan Pei-Ming en montrant sa dernière œuvre, « Pandémie ». Une exposition spectaculaire au musée Unterlinden à Colmar retrace pour la première fois quatre décennies de son parcours artistique.

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De ses débuts en Chine, jusqu’à son diptyque de la terreur et de la tristesse créé pendant le confinement et en écho à l’hécatombe de Covid-19, Au nom du père réunit 60 œuvres majeurs de Yan Pei-Ming, l’un des plus grands artistes contemporains.

L’exposition a failli se nommer Made in China. En fait, malgré sa naissance en 1960 à Shanghai et sa célébrité liée aux portraits de Mao, Yan Pei-Ming a fait toute sa carrière en France. Après avoir été refusé à la Shanghai Art & Design School, à cause de son bégaiement, il profite de la politique d’ouverture de la Chine de Deng Xiaoping. En 1980, il quitte son pays pour arriver encore dans la même année à Dijon. Après un échec à Paris, il y réussit le concours de l’École nationale des Beaux-Arts et, jusqu’à aujourd’hui, son atelier est installé dans la capitale de la Bourgogne.

RFI : Vous avez intitulé votre exposition Au nom du père. Que signifie pour vous le mot « père » ?

Yan Pei-Ming : Au nom du père, c’est un titre qui renvoie à la phrase : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit » dans la religion chrétienne. Pour cela, on a écrit « père » avec un p minuscule qui rappelle mon propre père. Parce que, quand il y a un père, il y a forcément un fils. Pour cela, l’exposition tourne autour de mon propre père et moi. Mais, c’est aussi une allusion à la peinture ancienne religieuse. Vous pouvez visiter tous les musées du monde, dans la peinture, il y a toujours un père présent.

« L’homme le plus respectable, père de l’artiste », 1996, dans l’exposition « Au nom du père », de Yan Pei-Ming, au musée Unterlinden, Colmar.
« L’homme le plus respectable, père de l’artiste », 1996, dans l’exposition « Au nom du père », de Yan Pei-Ming, au musée Unterlinden, Colmar. © Siegfried Forster / RFI

Dès 1974, vous aviez 14 ans, vous avez traité la figure de Mao. Ces portraits vous ont rendu célèbre en France et dans le monde de l’art. Peut-on dire que c'est Mao Zedong qui a fait de vous un peintre ?

Oui. Quand j’étais jeune, avec des copains, on faisait des peintures de propagande, des Mao, etc. Après, en France, après les Beaux-Arts à Dijon, j’ai recommencé à peindre des portraits de Mao, une sorte de propagande à l’envers, une publicité à l’envers. Grâce aux portraits de Mao, je me suis fait repérer par les gens.

Vos œuvres frappent par leur grande taille. D’où vient votre penchant pour le monumental ?

Au début, mon atelier n’était pas assez grand. Donc, c’était toujours un échec. On est incapable de faire de grandes peintures, parce qu’il n’y a pas assez de murs, pas assez d’espace. Moi, j’aime bien faire de grandes peintures. Ainsi, je peux y entrer physiquement. Quand je peins, je suis dans la peinture.

« La dépouille de Mao Zedong » (2002), huile sur toile, dans l’exposition « Au nom du père », de Yan Pei-Ming, au musée Unterlinden, Colmar.
« La dépouille de Mao Zedong » (2002), huile sur toile, dans l’exposition « Au nom du père », de Yan Pei-Ming, au musée Unterlinden, Colmar. © Siegfried Forster / RFI

Parmi les rares couleurs que vous utilisez, le rouge est très présent. Vous êtes né en Chine, vous travaillez depuis 40 ans en France, la couleur rouge, a-t-elle changé de signification pour vous ?

Un jour, j’ai trouvé le titre d’une peinture : « Le soleil rouge ». Je suis allé au magasin pour acheter des couleurs. Sur place, j’ai vu une couleur rouge qui s’appelle Vermillon de Chine. Je me suis : « formidable ». Ainsi, j’ai commencé à utiliser le rouge. Donc, il y a un peu de peinture en couleur. La plupart de mes peintures sont qu’en noir et blanc, parce que je m’intéresse énormément à la valeur de la lumière. La lumière de la nuit.

Quand vous commencez à peindre un tableau, qu’est-ce qui est le déclencheur ? Une émotion, une idée, une couleur, un trait, un geste ?

C’est tout à la fois. D’abord, il faut avoir une idée. Si on a une idée, on peut peindre. Et quand on peint, il y a une émotion. Voilà. Tout est mélangé. Tout est fusionné. Chaque peinture a sa propre histoire, son propre déclencheur. Cela dépend du moment, de la peinture, de l’envie. Il peut venir de partout.

Vous êtes né dans un temple bouddhiste désaffecté, vous avez baigné dans le bouddhisme. Pour vous, la peinture est –ce un outil pour accéder à la spiritualité ou est-ce que la peinture elle-même incarne pour vous la spiritualité ?

Comme disait Leonard de Vinci : la peinture est un état mental. On est toujours vrai. C’est une spiritualité. C’est forcément évident.

« Nom d’un chien ! Un jour parfait » (2012). Huile sur toile, dans l’exposition « Au nom du père », de Yan Pei-Ming, au musée Unterlinden, Colmar.
« Nom d’un chien ! Un jour parfait » (2012). Huile sur toile, dans l’exposition « Au nom du père », de Yan Pei-Ming, au musée Unterlinden, Colmar. © Siegfried Forster / RFI

Vous parlez de « paysage collectif » et aussi de « portrait collectif ». Que signifie pour vous « portrait collectif » ?

En Chine, il s’agit toujours d’une pensée collective. Ici, c’est beaucoup plus individuel. Donc, en France, je me retrouve individualisé. Les deux logiques sont très différentes.

Pendant le confinement, vous avez réalisé votre diptyque Pandémie, en écho avec le Retable d’Issenheim (1512-1516) et La guerre (1929-32) d’Otto Dix. Quel est l’élément le plus important que vous avez retenu pour votre peinture de cette expérience du confinement ?

Je pense qu’on vit une période angoissante, triste. Tout d’un coup, le monde entier est confiné et isolé. On n’est plus libre. Donc, je suis resté dans mon atelier. J’ai commencé à travailler. J’ai fait une série d’autoportraits avec un masque. Je ne vois personne. C’est difficile. J’ai fait cette peinture sur la pandémie, parce que je voulais créer une peinture inédite et imaginer ce que je pouvais faire.

Cette peinture présente pour la première fois des personnages masqués. Pour quelqu’un comme vous, dont le visage est souvent au centre du portrait, que cela change-t-il ?

Avant, les gens masqués, c’étaient des chirurgiens quand ils opéraient une personne. En France, normalement, on ne met jamais de masque. Donc, pendant la pandémie, j’ai fait un autoportrait. Le premier plan du tableau, c’est moi, avec un masque, une combinaison et une pelle. C’est une sorte de participation, parce que je ne suis ni docteur, ni médecin, ni infirmier, ni aide-soignant. J’ai réfléchi ce que je pouvais faire pour participer, pour aider, pour être utile. Pour cela, j’ai imaginé d’enterrer des gens dans un terrain vague. C’est de la pure imagination.

[Vidéo] «Pandémie», vue, vécue et racontée par Yan Pei-Ming


Frédérique Goerig-Hergott est conservatrice en chef du Musée Unterlinden et commissaire de l’exposition Yan Pei-Ming – Au nom du père, à Colmar.  

RFI : Quel est pour vous l’élément clé pour comprendre l’œuvre de Yan Pei-Ming ?

Frédérique Goerig-Hergott : Le fil rouge de cette exposition est vraiment la filiation, le rapport au père, que ce soit celui de la patrie, avec la figure de Mao, ou la figure paternelle, le père, mais aussi la filiation en général, l’inscription de Ming dans sa famille. On voit des portraits de ses oncles et tantes… En fait, c’est surtout l’histoire de Ming lui-même qu’on raconte à travers cette exposition, depuis ses dessins de formation en Chine, entre 1976 et 1979, mais aussi ses dessins de formation qu’il a réalisés lorsqu’il était élève à l’École des Beaux-Arts de Dijon. Ensuite, à partir des portraits de Mao qui l’ont rendu célèbre à la fin des années 1980 en France et sur la scène internationale, jusqu’à l’œuvre Pandémie, la seule œuvre qui a été réalisée pour cette exposition.

Pour évoquer son œuvre, vous parlez du Retable d’Issenheim, de la Joconde, de Georg Baselitz, d’Otto Dix, etc. Quelle est pour vous la place de Yan Pei-Ming dans l’histoire de l’art ?

Frédérique Goerig-Hergott : C’est l’un des plus grands peintres que j’ai eu la chance de rencontrer. C’est indéniable. C’est un peintre d’une puissance incroyable, mais aussi d’une délicatesse infinie. Ce contraste est très présent et très puissant. Il nous bouscule. Comme il le dit lui-même : la peinture n’est pas une caresse. La peinture est quelque chose de fort qui vous bouscule, qui vous transporte. Et il fait partie de ces artistes qui auront marqué l’histoire de l’art en France. C’est un artiste français dont on peut être très fier.

Qu’est-ce qui vous a bousculé dans sa dernière œuvre, Pandémie ?

Frédérique Goerig-Hergott : Ce qui m’a touché, c’est de l’avoir vue évoluer. Et le résultat aussi. Lorsqu’il a démarré, le sujet de la pandémie a été une de ses propositions à laquelle j’ai adhéré, parce qu’il s’agissait pour lui d’apporter un écho contemporain au Retable d’Issenheim, donc à une pandémie du XVIe siècle qui a été celle provoquée par l’ergot du seigle, une maladie du feu de Saint-Antoine qui était soignée dans le couvent d’Issenheim. J’ai vraiment vu ce projet naître et se développer. Au début, c’était un paysage de sacs mortuaires, avec des croix qui, petit à petit, ont disparu. Et, finalement, c’est devenu un portrait de Ming qui parle de lui-même face à la mort.

C’est un autoportrait de lui qui le place devant la scène de la pandémie ?

Frédérique Goerig-Hergott : En arrière-fond, il y a des HLM pour placer l’œuvre dans un contexte contemporain. De l’autre côté, on a le Vatican, donc l’idée de la rédemption. Cet autoportrait de lui, dans cette scène très sombre d’un cimetière extérieur à une ville où l’on enterre des cadavres, cet autoportrait-là est lumineux. Les seuls points lumineux de ce tableau sont le Vatican, la ville au fonds et lui-même au premier plan. Sachant que son prénom Ming signifie « la lumière », le soleil et la lune associés, pour moi, c’était symboliquement très fort.

Pandémie est un autoportrait avec des sacs mortuaires et des masques. Qu’est-ce que cela change pour un peintre qui a toujours mis le visage au centre de sa peinture ?

Frédérique Goerig-Hergott : Moi, j’y vois l’image, l’emblème de l’artiste sacrifié et de l’homme sacrifié dans le contexte contemporain que nous traversons. Cela replace cette œuvre dans un contexte historique. Ce n’est pas uniquement un autoportrait de Ming dans un paysage chaotique, avec des morts qu’on enterre. C’est aussi un tableau d’histoire. Une véritable œuvre archétypale comme ont pu l'être d’autres œuvres dans l’histoire de l’art. Je pense que cela sera une œuvre très marquante pour l’histoire de l’art et l’histoire contemporaine tout court.

Frédérique Goerig-Hergott, commissaire de l’exposition « Yan Pei-Ming – Au nom du père » au Musée Unterlinden, à Colmar.
Frédérique Goerig-Hergott, commissaire de l’exposition « Yan Pei-Ming – Au nom du père » au Musée Unterlinden, à Colmar. © Siegfried Forster / RFI

 Yan Pei-Ming – Au nom du père, exposition au Musée Unterlinden, à Colmar, en France, jusqu'au 6 septembre 2021. 

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