Le Familistère de Guise, une expérimentation sociale unique en France

Depuis les années 2000, un vaste programme de réhabilitation et de valorisation du Familistère, appelé «Utopia», est engagé, pour un coût de 57 millions d’euros.
Depuis les années 2000, un vaste programme de réhabilitation et de valorisation du Familistère, appelé «Utopia», est engagé, pour un coût de 57 millions d’euros. © Lise Verbeke / RFI

C’est à Guise, petite ville de Picardie, qu’est née la première fête du travail. Au Familistère, dès 1867, le 1er mai célèbre un monde nouveau, où la richesse produite par le travail est au service des ouvriers. Ce lieu est unique en France. Une société basée sur la justice sociale y a perduré pendant plus d’un siècle.

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En plein cœur de la petite ville de Guise, dans le département rural de l’Aisne, dans le nord de la France, le Familistère est encore aujourd’hui la preuve qu’une utopie est devenue réalité. Un monde où les travailleurs jouissent des richesses qu’ils ont produites, en opposition avec la société capitaliste.

L’endroit est immense. Ce village dans la ville, a vu le jour en 1860. Il se compose du palais social, où vivaient les travailleurs et leurs familles. En face de cet immense bâtiment de briques rouges, se trouvent l’école, le théâtre et les économats. À 200 mètres de là, il y a l’usine d’appareils de chauffage et de cuisson. L’industrie est le point de départ du projet du Familistère, porté par un homme, Jean-Baptiste André Godin.

Jean-Baptiste André Godin, industriel, fondateur du Familistère.
Jean-Baptiste André Godin, industriel, fondateur du Familistère. © Collection Familistère de Guise

Des ouvriers propriétaires de l’usine et du Familistère

Cet ouvrier autodidacte développe son activité de poêles en 1846. Très vite, les affaires sont florissantes. Godin, admirateur du philosophe réformateur Charles Fourier, décide d’agir sur la question sociale, où le capital créé par l’usine servirait à fonder une nouvelle société. En 1857, l’industriel achète un vaste terrain à deux pas de l’usine, pour implanter son projet de Familistère. Dès 1860, les premiers ouvriers s’installent dans le palais social, qui s’agrandira au fur et à mesure des années. Godin crée l’« Association coopérative du capital et du travail », où les travailleurs deviennent associés et propriétaires collectivement de l’usine ainsi que du Familistère.

Mais pour être associés, ils doivent impérativement habiter le palais social. « Pour vivre ensemble la société, il faut habiter collectivement, explique le conservateur du Familistère, Frédéric Panni. On ne partage pas la société au même titre si l’on habite dans des maisons séparées ». Godin, qui lui aussi vit dans le Familistère, exécrait l’habitat individuel, « pour lui, c’était le monde d’avant ».

Jusqu’à 2 000 personnes peupleront le palais social de Guise. L’édifice a été entièrement conçu par Godin, et il est pensé comme un moyen d’émancipation collective. Les trois pavillons qui le composent sont chacun organisés autour d’une grande cour, recouverte d’une verrière. Les appartements sont desservis par des coursives, « au total, elles font un kilomètre de long, l’idée est de créer une fluidité de déplacement pour les enfants et les adultes, tout est fait pour favoriser les relations entre les habitants et créer une unité sociale », détaille le conservateur. Un point d’eau est accessible à chaque niveau, ce qui est unique pour l’époque. Les appartements sont confortables, largement baignés de lumière grâce aux nombreuses fenêtres. L’endroit sera comparé au palais des Tuileries de Paris. « Les ouvriers, au même titre qu’un bourgeois ou qu’un prince, vivent dans ce palais, commente Frédéric Panni, c’est une question de dignité humaine et l’on vient de toute la région pour le voir ».

Lors d'un repas pris par une famille accompagnée de collègues dans un logement du Familistère. Les travailleurs sont associés et propriétaires collectivement de l’usine ainsi que du Familistère.
Lors d'un repas pris par une famille accompagnée de collègues dans un logement du Familistère. Les travailleurs sont associés et propriétaires collectivement de l’usine ainsi que du Familistère. © Collection Familistère de Guise

Le 1er mai, jour de propagande d’un monde nouveau

Le Familistère intrigue par sa grandeur et par cette société nouvelle qui s’y est construite. À partir de 1867, chaque 1er mai, de grandes réceptions y ont lieu, pour fêter le travail, quand quelques années plus tard ce jour deviendra synonyme de revendications. Ici, l’idée est « de faire de la propagande du succès de cette expérimentation sociale unique et d’expliquer comment cela fonctionne », ajoute Frédéric Panni. Le travail est célébré comme étant le fondement de la société, au sens matériel, car il produit des richesses, mais aussi au sens spirituel, « c’est dans le travail que l’être humain se montre divin, car il transforme la matière ». Aujourd’hui, le 1er mai est toujours célébré au Familistère. Chaque année, hors crise sanitaire, des spectacles ont lieu, mais aussi des débats pour amener les visiteurs à réfléchir sur la société d’aujourd’hui en s’appuyant sur cette utopie réalisée.

Une utopie qui a aura tout de même duré plus d’un siècle, et qui a survécu à son créateur. Godin meurt subitement en 1888, à la suite d’une opération, à l’âge de 71 ans. Ses cinq successeurs font perdurer le modèle. Mais dans les années 1950, il vacille. L’usine ne fonctionne plus aussi bien qu’avant, le marché commun européen lui porte un coup sévère et sa production est divisée de moitié. La ruine de l’« Association coopérative du capital et du travail » est inévitable et elle est dissoute en 1968. L’usine est reprise sous un fonctionnement classique. Les logements du Familistère sont vendus à des propriétaires privés. L’expérimentation sociale est terminée.

Le Familistère est aujourd’hui un lieu de visite. Mais une quinzaine d’appartements sont toujours habités. Les écoles et le théâtre continuent de fonctionner. Le palais social a été classé monument historique en 1991. Depuis les années 2000, un vaste programme de réhabilitation et de valorisation du Familistère, appelé « Utopia », est engagé, pour un coût de 57 millions d’euros. Un grand musée sur le site est créé, pour attirer les visiteurs sur ce site encore méconnu, dans une zone rurale et isolée des grands centres urbains.

À partir de 1867, chaque 1er mai, de grandes réceptions y ont lieu, pour fêter le travail, quand quelques années plus tard ce jour deviendra synonyme de revendications.
À partir de 1867, chaque 1er mai, de grandes réceptions y ont lieu, pour fêter le travail, quand quelques années plus tard ce jour deviendra synonyme de revendications. © Collection Familistère de Guise

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