Nicola Lo Calzo, les mémoires de l’esclavage documentées par la photographie

Nicola Lo Calzo, Paris, juin 2021.
Nicola Lo Calzo, Paris, juin 2021. © Olivier Favier

« Les mémoires de l’esclavage sont les mémoires de la résistance et de la réinvention de soi face au gouffre », explique Nicola Lo Calzo, qui depuis plus de dix ans, documente photographiquement ce qui demeure de quatre siècles de traite entre l’Afrique, l’Europe et le continent américain. Cet été, plusieurs expositions et un livre rendent hommage à ce travail monumental.

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Cham, raconte la Bible, vit un jour son père Noé ivre et nu. Il prévint ses frères qui le rhabillèrent. Revenu à lui, Noé condamna le fils de Cham, Canaan, à être l’esclave de ses oncles. Tardivement, au début de l’ère chrétienne puis dans la littérature islamique - mais pas dans le Coran- on ajouta à cette histoire que Cham, Canaan et leurs descendants furent condamnés à avoir la peau noire.

La « malédiction de Canaan », devenue ainsi « malédiction de Cham », fut remise au goût du jour pour servir de caution religieuse à l’esclavage et à la construction d’une idéologie raciste au temps de la traite atlantique.

Le « projet Cham »

Nicola Lo Calzo souligne que le nom de Cham tire son origine du terme Kam ou Kem, nom que les Égyptiens utilisaient pour désigner leur pays et le continent africain. C’est aussi la racine du mot « noir » dans plusieurs langues africaines. C’est enfin le nom qu’il a donné à son enquête photographique, labellisée par l’Unesco.

« Il y a dix ans, les gens ne comprenaient même pas de quoi je parlais », explique celui qui s’est d’abord formé comme architecte paysagiste. « Mais depuis un an ou deux, il y a pour ces questions un véritable intérêt. » Le rapport de l’être humain avec son environnement – et tous les signes que l’Histoire y a laissé – hante ses images, dont la plupart ont été prises sur les rivages de l’espace atlantique, en Afrique de l’Ouest, aux Caraïbes et dans le sud des États-Unis.

Plus étonnamment, on y trouve aussi une longue immersion dans la mémoire de Benoît le More, un fils d’esclave né en Sicile, ayant fait l’objet très tôt d’un culte populaire et aujourd’hui considéré comme l’un des saints protecteurs de Palerme. Pour raconter sa présence, il photographie à la fois les processions et des personnes pour qui son histoire a été déterminante, des lieux où il est représenté.

Cette figure, il la retrouve à São Tome-et-Principe, où elle a été importée par les Franciscains. Son origine sicilienne y a été complètement oubliée comme l’est souvent aussi son ascendance africaine en Sicile. « Plutôt que de blanchiment, comme pourrait le laisser supposer l’oubli à Palerme de ses parents esclaves, je préfère ainsi parler de perte de la généalogie » explique-t-il.

L’expérience minoritaire comme ferment d’une identité commune

La mémoire de l’esclavage est essentiellement orale, elle s’exprime souvent au travers de rituels, au prix de constantes réappropriations. Ainsi Nicola Lo Calzo s’est-il intéressé aux relations complexes entretenues au sein de la communauté afro-brésilienne des Agoudas, descendants de trafiquants d’esclaves luso-brésiliens ou d’affranchis ayant quitté le Brésil pour revenir dans plusieurs pays de l’ancienne Côte des Esclaves : Bénin, Togo, Nigeria.

Dans le Mississippi et en Louisiane, il a confronté des mémoires antagonistes, pareillement hantées par la rupture de la guerre civile, qui mit fin à l’esclavage. Au Togo et au Bénin encore, il est parti à la recherche du vaudou Tchaba, l’esprit des esclaves, qui revient hanter les descendants des anciens maîtres. En Guyane, il témoigne des communautés issues du marronnage, donc descendantes d’esclaves en fuite ayant conquis eux-mêmes leur émancipation.

« Chacun de nous a besoin de la mémoire de l’autre », écrit Nicola Lo Calzo, qui, dans une démarche intersectionnelle, fait se rejoindre des expériences minoritaires diverses, pour façonner une identité commune.

« Je suis parti avec la conviction très intime que c’était seulement dans l’obscurité de la cale d’un navire négrier et de sa mémoire blessée, cicatrisée, occultée ou brandie, que je pouvais trouver le véritable quid de mon humanité » poursuit-il. Nombre de ses images parlent en ce sens, qui au-delà du contexte qu’elles décrivent, touchent par leur puissance évocatrice. Aux frontières de l’art, de l’histoire et de la sociologie, Nicola Lo Calzo rejoint l’universel.

► Nicola Lo Calzo, Binidittu, L’Artière, 2020 (textes en anglais et en italien), 45€.

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