Entretien

Elliott Verdier photographie au Liberia: le silence et la résilience après deux guerres civiles

Le photographe documentaire Elliott Verdier dans l’exposition « Reaching for Dawn» au festival Circulation(s) au Centquatre.
Le photographe documentaire Elliott Verdier dans l’exposition « Reaching for Dawn» au festival Circulation(s) au Centquatre. © Siegfried Forster / RFI

« Le traumatisme ne se pense pas. » Les deux guerres civiles libériennes ont fait plus de 250 000 morts entre 1989 et 2003. Jusqu’à aujourd’hui, aucun procès n’a eu lieu au Liberia. Avec une chambre photographique, le photographe documentaire Elliott Verdier, né à Paris en 1992, a exploré pendant deux ans le silence dans ce pays d’Afrique de l’Ouest, rencontré des victimes et des anciens bourreaux.

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RFI : Comment est venue l’idée de vous intéresser au Liberia ?

Elliott Verdier : Le Liberia m’a intéressé, parce que, en fait, on ne s’y intéresse pas. J’ai trouvé aussi des thématiques comme la résilience ou la transmission intergénérationnelle très intéressante.

Le sujet de votre travail photographique, est-ce le souvenir de ces deux guerres civiles ?

Mon travail s’articule autour de la résilience de la population après la guerre civile, mais aussi autour du traumatisme qui reste très pesant, très latent. Pour cela, il y a cette atmosphère assez sombre dans les paysages noir et blanc très denses, mais avec des images quand même en couleur, des portraits qui jaillissent justement de cette nuit libérienne.

Mais, pour moi, le sujet principal était cette résilience et ce traumatisme, dans un pays où personne n’a été jugé et aucune journée n’a été dédiée à commémorer, aucun mémoriel n’a été érigé.

Vue de l’exposition « Reaching for Dawn » sur le Liberia du photographe documentaire Elliott Verdier au festival Circulation(s) au Centquatre.
Vue de l’exposition « Reaching for Dawn » sur le Liberia du photographe documentaire Elliott Verdier au festival Circulation(s) au Centquatre. © Siegfried Forster / RFI

Vous êtes venu de l’extérieur pour questionner les personnes sur place sur ce sujet très sensible. Le Liberia, à l’intérieur, comment parle-t-il et montre-t-il aujourd’hui le passé de ces deux guerres civiles ?

Le Liberia n’en parle pas. C’est cela qui était un défi pour moi, de représenter l’invisible, ce traumatisme latent. Mais aussi de faire parler les gens et de les faire participer à ce projet. Moi, je travaille avec une chambre photographique, un appareil assez grand, lourd, avec un rituel à chaque fois pour le monter. Ce sont des poses assez longues, donc, je suis obligé de parler du sujet que je fais. Je ne peux pas faire des images à la volée. Toutes les personnes qui apparaissent dans mes images ont adhéré au projet et accepté de poser pour ce projet.

Ce qui frappe dans vos images, c’est le silence. Par exemple, on y voit une personne avec un microphone, mais elle ne dit pas un mot. Des jeunes qui ne parlent pas. Des enfants qui dorment... Le silence, que signifie-t-il ?

Le silence était celui du Liberia, des personnes envers les autres, mais aussi envers elles-mêmes. Le traumatisme ne se pense pas, donc, il ne se parle pas. C’est déjà un certain silence quand on n’arrive pas à évoquer le traumatisme. Au-delà cela, c’est aussi la communauté internationale qui reste très silencieuse sur ce qui s’est passé là-bas, sur ces exactions et les personnes qui doivent être jugées [le 18 juin 2021, en Suisse, il y a eu la première condamnation pour crimes de guerre au Liberia, NDLR].

Vue de l’exposition « Reaching for Dawn » sur le Liberia du photographe documentaire Elliott Verdier au festival Circulation(s) au Centquatre.
Vue de l’exposition « Reaching for Dawn » sur le Liberia du photographe documentaire Elliott Verdier au festival Circulation(s) au Centquatre. © Siegfried Forster / RFI

C’est un travail photographique, mais aussi sonore. Le son commence là où l’image ne peut aller ?

Les images ne sont pas légendées, parce que je trouve que les légendes mâchent un peu le travail. Je préfère que les gens se projettent, regardent les indices que j’ai laissés à travers la série. Du coup, c’était quand même important que les Libériens puissent s’exprimer avec leurs propres mots, leurs propres intonations, leurs propres voix ce traumatisme et ce que les hantent aujourd’hui. Ces enregistrements ont été faits dans un studio à Monrovia, avec 14 personnes. Sept victimes et sept anciens bourreaux racontent ce qui s’est passé pendant la guerre, ce qu’ils ont fait ou ce qu’ils ont subi. Et aussi, comment ils vivent ce traumatisme aujourd’hui.

Est-ce que les bourreaux et les victimes peuvent parler de cette terrible histoire de leur vie ensemble, à la même table ?

Les 14 personnes que j’ai interrogées étaient toutes présentes au même endroit. De toute façon, c’est un pays où ces personnes cohabitent tout le temps. Personne n’a été jugé, personne n’a été désigné du doigt. Finalement, ils vivent tous ensemble aujourd’hui et cela fait partie de la résilience du Liberia. Non seulement il n’y a aucune violence, mais il n’y a surtout aucune violence entre les camps qui ont pu exister pendant la guerre.

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Le Liberia est un pays qui compte 5 millions d’habitants et 250 000 victimes à pleurer après les deux guerres civiles et aucun procès pour juger les crimes commis. Comment avez-vous entamé la discussion autour de ce thème ?

Cela dépend beaucoup des personnes à qui je m’adresse. Il y a des personnes qui s’ouvrent très facilement à ces questions-là. D’autres s’effondrent assez rapidement. Puis, il y a des personnes avec lesquelles on va discuter pendant 30 ou 45 minutes ou une heure avant que, enfin, elles puissent s’exprimer sur le sujet. En tout cas, ce n’est pas un sujet tabou quand on l’aborde. J’ai remarqué surtout que les personnes étaient finalement toutes intéressées par ces questions-là. Elles étaient toutes en demande d’une certaine justice, que ce soit chez les victimes, mais aussi chez les anciens bourreaux.

Vue de l’exposition « Reaching for Dawn » sur le Liberia du photographe documentaire Elliott Verdier au festival Circulation(s) au Centquatre.
Vue de l’exposition « Reaching for Dawn » sur le Liberia du photographe documentaire Elliott Verdier au festival Circulation(s) au Centquatre. © Siegfried Forster / RFI

Sur une photo, on voit une femme tenant ses jumeaux Prince et Princesse devant sa maison en bois. Et puis, une image de toute autre nature : une tête qui sort de l’eau.

L’image a été prise dans un lac surnommé « Zwedru Sea ». Le visage émerge de l’eau. Son reflet est rouge, comme la terre, comme la fange de l’eau. La symbolique de cette image est donc cette renaissance, ce visage qui émerge et qui est face à la lumière, mais aussi au passé sanglant, représenté par le rouge de son reflet et qui symbolise évidemment une tête coupée.

Sur une autre image apparaît le mot « Justice ». Les gens portraiturés, ont-ils le sentiment que votre travail contribue à une renaissance, à une sorte de marche vers la paix 

Oui, et c’est justement ce qui m’a permis de les aborder assez facilement. Les personnes étaient très réceptives aux sujets que je voulais aborder. J’ai finalement eu très peu de refus pour poser dans les images. Et encore moins pour simplement discuter. C’est un sujet dont on ne parle pas, mais qui est présent dans toutes les têtes.

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L’œuvre photographique Reaching for Dawn, d’Elliott Verdier, a été montrée au festival Circulation(s) et sera de nouveau exposée en novembre, à la foire Paris Photo, par la Galerie Agnès B.

Le livre photo Reaching for Dawn (bilingue, en français et anglais), préfacé par Gaël Faye et par Leymah Gbowee, militante libérienne pour la paix en Afrique récompensée d’un Prix Nobel de la Paix en 2011, a été publié aux éditions Dunes.

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