Cinquante ans de la mort de Jim Morrison: «La poésie justifie la provocation»

Jim Morrison sur scène, en 1970.
Jim Morrison sur scène, en 1970. © Michael Ochs Archives/Getty Images

Il y a cinquante ans, le 3 juillet 1971, Jim Morrison, leader éminemment charismatique du groupe rock américain The Doors disparaissait à Paris, retrouvé sans vie dans la baignoire de son appartement au petit matin par sa compagne Pamela Courson. Il est enterré au Père-Lachaise, où sa tombe est devenue un lieu de pèlerinage. Rencontre avec Jean-Marie Rous, philosophe et écrivain, auteur de Jim Morrison, le lézard (Renaudot).

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RFI : Où se trouve Jim Morrison aujourd’hui ? C’est une question métaphysique plutôt que géographique.

Jean-Marie-Rous : Jim Morrison est mort, il n’y a pas de souci et pas de question à se poser là-dessus. Les gens qui prétendent le contraire ne sont pas sérieux. Mais Jim Morrison est encore très présent parmi nous. Il y a toujours beaucoup de monde sur sa tombe au cimetière du Père Lachaise à Paris, et il y a encore des disques qui sortent dans le monde entier. Bien qu’ils n’arrivent souvent pas à sa hauteur, les groupes de musique actuels sont sous l’influence du chanteur des Doors.  Dans le rock, ils sont nombreux à se référer à lui, mais ils n’arrivent pas à comprendre en quoi Jim Morrison était important pour toute une génération. Maintenant, plusieurs générations sont passées, ce n’est plus les années 1960, mais sa figure est omniprésente parce qu’il est comme un horizon indépassable, là où il est allé plus personne n’ira. C’est l’universalité du personnage de Jim Morrison qui explique son omniprésence actuelle. 

Pour une majorité de gens, Jim Morrison est un chanteur, alors que lui-même se définissait comme un poète.

Les groupes musicaux ne parlent que de musique. Jim Morrison, avec les Doors, parlait de poésie. On ne croise pas souvent de poète dans l’univers du rock. Le chanteur des Doors a eu bien du mal à faire accepter que rock rime avec poésie. Bob Dylan aura attendu près de cinquante ans pour recevoir le Nobel de littérature… À son époque, on ne le voyait pas comme un poète parce qu’en fin de compte, on ne voyait pas le rock comme un lieu de poésie, d’Elvis jusqu’aux Beatles… Mais les Doors ont une musique qui peut vous guider directement vers des lectures de poètes, de philosophes… Ce sont toutes les influences de Jim Morrison, retournées en quelque sorte vers le public. Les Rolling Stones, aussi talentueux soient-ils, n’ont pas le pouvoir intellectuel de la musique des Doors. Les Doors ne sont pas Jim Morrison, ce sont trois excellents musiciens, auxquels s’ajoute la spontanéité de la poésie morrisonienne. 

Un poète qui cultivait un sens de la provocation hors norme.

Si on garde l’idée que les Doors c’était quand même bien du rock, ce qui était le cas à l’époque où ils jouaient ensemble, Jim Morrison incarnait avec son personnage public un mélange de provocation et de poésie, parce que la poésie justifie la provocation, une sincérité à l’état brut. Il cherchait des directions poétiques, et quand il en trouvait une, il en cherchait une autre. En arrêtant le folk pour le rock, Dylan lui aussi a provoqué, mais tout en restant dans la sphère musicale. Morrison avait le goût de provoquer partout et en permanence, c’était pour lui le prix à payer pour ne pas avoir peur de l’inconnu. Il faut voir cela du côté de Rimbaud, c’est le goût de se faire l’âme monstrueuse !

Jean-Marie Rous, auteur de «Jim Morrison, le lézard».
Jean-Marie Rous, auteur de «Jim Morrison, le lézard». © RFI/Nicolas Sanders
En quoi Jim Morrison peut-il se distinguer des autres artistes de son époque ?

En tant qu’artiste, Morrison devait séduire grâce aux attributs de la grâce et de la beauté, qu’il possédait. Il y a ajouté l’érotisme, la révolte, et surtout le sens, c’est-à-dire sa poésie. C’est en cela qu’il surpasse toutes les anciennes figures du rock, parce qu’il est l’aboutissement du rock. Depuis, « Rock is dead » avait écrit Morrison, paraphrasant Nietzsche et son « Dieu est mort ». La poésie de Jim Morrison intègre de manière brute, artificielle, les éléments spectaculaires de la réalité qui l’entoure. La discordance entre la description objective et le paysage intérieur crée un style flamboyant, mélancolique qui a merveilleusement été mis en valeur par l’orgue de Ray Manzarek et la guitare de Robby Krieger.

Dans quel état d’esprit se trouvait Jim Morrison à Paris, avant d’y mourir à l’âge de 27 ans ?

À la fin de sa vie à Paris, Jim Morrison regrettait d’avoir quitté les Doors, qu’il envisageait de retrouver. Il se rendait compte qu’il ne faisait pas grand-chose, sa poésie ne jaillissait pas comme auparavant. Il pensait trouver à Paris un refuge qu’il n’a pas trouvé. Mais le paradoxe, c’est qu’il ne pouvait pas rester à Los Angeles, ville qu’il aimait, et à laquelle il a rendu hommage dans le dernier album du groupe, L.A Woman, mais qui l’avait rejeté depuis ses ennuis judiciaires après le fameux concert de Miami en 1969 où il fut accusé d’avoir exhibé ses parties génitales face au public. À Paris, Morrison devait pressentir sa fin, quand il a compris que le Paris des Balzac, des Baudelaire, n’était plus. En 1971, il ne restait qu’une ville cruelle. Et on sait aujourd’hui que le procès de Miami comportait des zones plus que troubles dans la mesure où de faux témoignages y ont été produits. Ce n’est qu’en 2010, quarante ans après sa mort, que l’État de Floride a gracié Jim Morrison et l’a blanchi des accusations sur lesquelles reposait son procès en 1970.

The Doors - Wake Up! (Live At The Bowl '68)

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