REPORTAGE

Street art: quand Marseille fait parler ses murs

De nombreux artistes exercent leurs talents sur les murs de Marseille.
De nombreux artistes exercent leurs talents sur les murs de Marseille. © RFI / Corinne Binesti

Depuis plus de trente ans, le street art phocéen réveille le béton marseillais. Osant les mélanges, la couleur et la prise de risque, ce mouvement artistique a ouvert la voie à une expression qui s’est affranchie de tous les carcans d’un esthétisme policé. 

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Monumental ou minimaliste, le street art constitue aussi l’âme de Marseille. Depuis les années 1980, la belle azuréenne partage son bleu avec des fresques colorées, des graffitis au lettrage contestataire et des collages de collectifs engagés et révèle une flopée d’artistes « effervescents » aux blazes* de renom. « Je ne sais pas si c’est notre côté grande gueule qui veut ça, mais ce qui est certain, c’est que le graffiti se marie très bien avec notre ville », lance Julien, plasticien marseillais issu de la culture hip-hop. 

Depuis quelques années, ce trentenaire gère l’Undartground, un espace situé dans un quartier historique du Panier où beaucoup d’artistes et autres graffeurs viennent exposer leurs créations. « Pour moi, le graffiti, c’est d’abord une expression métissée et autodidacte. C’est aussi une part de notre identité. Marseille s’est construite là-dessus sur un melting-pot et c’est très bien comme ça », dit-il. 

Quels que soient les quartiers de la ville, de nombreuses façades offrent en effet aux visiteurs des mélanges de genres et des aplats de couleurs qui donnent à voir et à réfléchir. Dans les ruelles du quartier du Panier, le graffeur marseillais Kactus 43, qui publie un nouvel ouvrage sur le graffiti, admire les tags et autres fresques qui font aussi l’âme de ce quartier. Il raconte qu’aujourd’hui, si des murs sont « marqués » un peu partout dans la ville, c’est d’abord et grâce à l’émergence d’un graffiti anticonformiste qui fut à l’origine de tout : « Faudrait pas oublier quand même que c’est le graffiti qui a ouvert la voie au street art et non l’inverse. C’est cette prise de risque qui a permis aux fresques d’aujourd’hui d'exister. » C’est aussi un héritage qui s’est transmis. Celui de la contre-culture et de l'explosion des mouvements contestataires d’une jeunesse libre envers la domination culturelle d’un système établi.

Le graffiti, un signe de bonne santé

Ville portuaire et populaire, Marseille la métisse a vu naître ses premiers graffitis dans les années 1980, avec quelques années plus tard l’émergence de la culture hip-hop et des groupes de rap marseillais comme IAM ou la Fonky Family.

Les murs des quartiers, les wagons des trains, les poteaux renaissaient ainsi sous les bombes de couleurs, les sprays aérosols et les lettres peintes en formes de bulles. Et sur les façades apparaissaient les blazes de Kactus 43, Rish, Nhobi qui font toujours la renommée de nombreux quartiers. « C’était un état d’esprit, poursuit Kactus 43. Un coup de poing sans les mains juste avec de la peinture. » 

Un choix aussi : celui d’une émancipation qui, pour l’artiste, s'avère toujours salutaire. « La présence de graffitis sur un mur est un signe de bonne santé pour une commune. » Mais si aujourd’hui une multitude d’artistes se partagent les façades, Kactus raconte avec un brin d’ironie : « Il y a ceux qui peignent des murs de terrains vagues en se faisant un barbecue et puis les autres qui continuent de prendre des risques… »

À écouter aussi : Que raconte le street art sur nos villes ?

Quoi qu’il en soit, le graffiti n’a qu’un seul but, celui d’être vu par un maximum de personnes et le plus longtemps possible. C’est pourquoi bon nombre de graffeurs expliquent qu’il n’y a aucun intérêt d’aller taguer le mur d’une cathédrale ou d’un monument classé. 

En dernier ressort, ce qui rassemble vraiment tous ces artistes, c’est cette même passion pour un art qui veut « parler » à tous les publics sans distinction. Une force qui fait de Marseille un vivier d’énergies créatives fait de révoltes en tous genres, d’esthétismes purs, mais aussi d’une poésie où s’harmonisent des œuvres à ciel ouvert.

C’est le cas du quartier du Panier, du cours Julien, de Mazargues, ou de l’Escale Borély… Ce sont aussi des espaces comme La Friche Belle de Mai, pilier de la vie artistique, mais aussi un espace incontournable de la scène street art. Ce sont également des initiatives comme le Mur du Fond, dévoilé à la Cité des arts de rue. En clair, tout un monde de jeunes et de moins jeunes fait de rencontres, de trajectoires et de transmissions.

Du street art dans une rue de Marseille.
Du street art dans une rue de Marseille. © RFI / Corinne Binesti

Des collectifs féminins dans un monde masculin 

Au détour des rues, d’une impasse ou d’une place, d’autres messages se réapproprient l'espace graphique. Ceux de femmes en résistance. Car dans cet univers souvent très masculin, des collectifs féminins et engagés voient le jour ces dernières années. Des filles aux poings levés qui font crier les murs avec des graffitis et des collages. C’est le cas des collectifs des graffeuses Douceur Tarpin Extrême et de Collages Féministes.

Ensemble, les filles ont même réalisé une fresque géante mélangeant leurs deux modes d’action. « Notre seul lien avec l’art de rue serait de dire qu’on est une forme de street art d’abord politique, explique une jeune femme du collectif Collages Féministes. Notre rôle premier est d’alerter et d’informer à travers nos mots collés sur les murs. Et nous définissons notre féminisme à travers ces expressions qui viennent comme un bastion contre toutes formes de discriminations faites aux femmes. Cela va du sexisme au racisme en passant par l’homophobie, la transphobie… et toutes les autres ségrégations qu’elles peuvent subir. » 

Marseille continue ainsi de cultiver son caractère singulier, qui peut plaire autant que déplaire. Mais ses murs aux graphismes excentriques, rebelles et libres parlent à tout le monde. 


* Blaze : nom que l’artiste se donne. Il est souvent choisi pour l’harmonie des lettres entre elles.

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