Politique: des codes et des couleurs

Le bleu, couleur indéniable du pouvoir

Le bleu symbolise également l’entente, l’honnêteté, voire la paix. Ainsi, les organisations internationales utilisent pour la plupart le bleu pour leur logo.
Le bleu symbolise également l’entente, l’honnêteté, voire la paix. Ainsi, les organisations internationales utilisent pour la plupart le bleu pour leur logo. © Photo: AP / Montage: Studio graphique FMM

D’abord inexistante, la couleur bleue est devenue l’emblème de la monarchie, puis des républicains progressistes et enfin des partis de droite, en opposition au rouge communiste, sauf aux États-Unis, où elle représente les démocrates. Aujourd’hui, la plupart des organismes internationaux utilisent le bleu. Cette couleur, généralement associée au pouvoir, est également celle de la confiance.

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Alors qu’aujourd’hui il inspire le voyage, le calme et l’évasion, le bleu était, au temps des Romains, « la couleur associée aux barbares, aux Celtes et Germains », écrit l'historien Michel Pastoureau. De l’Antiquité au XIIe siècle, il n’existait même pas de terme précis en latin ou en grec pour faire référence à la couleur bleue : « Dire "bleu" en latin est un exercice difficile, non pas qu’il n’y ait pas de mot, mais il y a trop de mots et ils sont tous imprécis, instables », explique l’auteur de Bleu, histoire dune couleur. L’origine du mot bleu dans les langues romanes vient donc du germanique, Blau, et de l’arabe, Azraq, qui devient « azur » en Occident. Chez les Arabes justement, « le bleu, c’est le glacial et c’est le néant […] Un ennemi implacable […] est un ennemi bleu, une mort violente […] est une mort bleue », écrit en 1980 Abdelwahab Bouhdiba, auteur de l'article « Les Arabes et les couleurs », publié dans les Cahiers de la Méditerranée. Ainsi, le bleu, mal aimé, était une couleur quasiment inexistante dans les différentes représentations pendant de nombreuses années. Seuls les Égyptiens de l’époque des pharaons font exception : pour eux, le bleu-vert porte bonheur dans l’au-delà.

Ce n’est qu’au XIIe et XIIIe siècles que la couleur bleue est réhabilitée lorsqu’elle est choisie notamment pour revêtir la Vierge Marie : « Au XIIe siècle, la Vierge devient le principal agent de promotion du bleu », affirme ainsi Michel Pastoureau dans une interview à L’Express. À cette même époque, le ciel est également peint en bleu pour différencier la lumière divine de la lumière terrestre. « Dabord religieux et marial, il (le bleu, NDLR) éclate dans les vitraux gothiques. Puis, il entre en politique : les armoiries familiales des Capet (fleurs de lys sur fond dazur) deviennent lemblème du roi de France vers 1130. Le rouge reste impérial et papal, mais le bleu devient royal : cest la couleur du légendaire roi Arthur », écrit Anne Geoffroy dans son compte rendu de l’ouvrage de Michel Pastoureau. Pour Isabelle Bernier, historienne, membre associée du Laboratoire FRAMESPA CNRS - Université Toulouse, c’est parce que « la monarchie française se dit absolue et de droit divin » que « le bleu religieux devient attaché à la personne du roi, puis devient finalement un bleu politique ».

De la monarchie aux républicains progressistes

Le bleu politique est donc d’abord français. « Entre 1789 et 1794, il passe des armoiries à la cocarde, de la cocarde au drapeau et aux uniformes », affirme Anne Geoffroy. En effet, le bleu, le rouge et le blanc seront réunis d’abord avec la cocarde tricolore puis sur le drapeau officiel. À la Révolution française, le bleu et le blanc vont cependant s’opposer un temps « Les Vendéens, lorsqu’ils se sont insurgés contre la nouvelle République française, avaient gardé le blanc du roi. Et en face, le bleu des soldats incarne la République française », explique Isabelle Bernier à RFI. « Le bleu est la couleur de la nation sous l’Ancien Régime et il le reste sous la Révolution française », confirme également Michel Pastoureau sur France Culture. Aujourd’hui encore, le bleu est la couleur de la France, comme en atteste la couleur des maillots et le surnom de l’équipe de France de football ou encore de rugby.

Les Bleus fêtent leur victoire sur l'Irlande et terminent 2es du Six Nations, au Stade de France, le 31 octobre 2020
Les Bleus fêtent leur victoire sur l'Irlande et terminent 2es du Six Nations, au Stade de France, le 31 octobre 2020 FRANCK FIFE AFP/Archives

« Quand je n'ai pas de bleu, je mets du rouge », disait Pablo Picasso. L’artiste espagnol ne croyait pas si bien dire, car si au XIXe siècle le bleu était la couleur des républicains progressistes, au XXe siècle, elle va progressivement glisser vers la droite conservatrice alors que le rouge devient la représentation de la gauche et du communisme, avec notamment la création du Parti communiste chinois et la proclamation de l’URSS en 1922. Excepté aux États-Unis, le bleu va ainsi, petit à petit, représenter les partis à droite de l’échiquier politique. Comme un retour aux sources, le bleu, qui était un temps religieux, redevient donc la couleur des conservateurs.

Couleur préférée des Occidentaux

Couleur préférée des Occidentaux, selon Michel Pastoureau, le bleu serait aujourd’hui une couleur « neutre » : « Omniprésent, consensuel, le bleu est devenu une couleur raisonnable », affirme l’historien à L’Express. Dans les différentes représentations au cinéma ou dans l’art, le bleu se substitue également au noir de la nuit. Mais la couleur azurée doit surtout son succès à l’apparition du blue-jean dans les années 1850, d’abord comme bleu de travail puis comme vêtement de loisir et, finalement, dans les années 1950 comme le symbole de la jeunesse. « On peut parler de la mondialisation du bleu grâce au jean », affirme Isabelle Bernier.

Aujourd’hui, le bleu symbolise également l’entente, l’honnêteté, voire la paix. Ainsi, les organisations internationales utilisent pour la plupart le bleu pour leur logo. C’est le cas notamment de l’ONU, de l’Unicef, de l'Unesco ou encore des casques bleus et c’est aussi la couleur du drapeau européen. Mais, selon Isabelle Bernier, même là, le bleu reste indéniablement « un symbole du pouvoir ». Le bleu est également la couleur de la confiance. Ce n’est donc pas un hasard si les géants des réseaux sociaux, comme Facebook, LinkedIn ou encore Twitter, l’ont choisi pour les représenter. Plus récemment, le bleu a également été employé sur les réseaux sociaux en soutien au peuple soudanais en juin 2019 et pour dénoncer la traite des Ouïghours en Chine en octobre 2020. 

La plupart des géants des réseaux sociaux ont choisi le bleu comme couleur de leur identité visuelle.
La plupart des géants des réseaux sociaux ont choisi le bleu comme couleur de leur identité visuelle. Denis Charlet AFP/Archives

« Blue is the New Green »

Selon Camille Biros, auteure de l’article intitulé « Les couleurs du discours environnemental », le bleu tend également à prendre la place du vert dans le discours en faveur de la protection de l’environnement. « La pertinence du vert pour représenter la cause environnementale est parfois remise en question », constate-t-elle. « Les doutes peuvent s’exprimer des deux côtés du spectre politique par ceux qui considèrent qu’à force d’avoir été trop utilisé par des organisations qui n’ont rien d’écologiste, il a perdu son sens, et par ceux qui veulent se démarquer d’un parti vert dont ils n’apprécient pas la politique sociale », ajoute la maîtresse de conférences à l’université Grenoble Alpes. Par ailleurs, le bleu est de plus en plus pertinent pour représenter la lutte pour l’environnement compte tenu d’une part de l’importance du bleu dans la nature (mer, océan, ciel…) mais également des problématiques environnementales auxquelles nos sociétés font face comme la pénurie d’eau, la pollution de l’air…

Face au blanc, au rouge et aujourd’hui au vert, le bleu s’est progressivement fait une place de choix dans nos sociétés. Et si son véritable pouvoir venait de son apparente neutralité ?

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