Entretien

Avignon: l’incroyable «architecto-chorégraphie» de Phia Ménard «pour Europe»

La chorégraphe et metteuse en scène française Phia Ménard a présenté sa « Trilogie des contes immoraux (pour Europe) » au Festival d’Avignon 2021.
La chorégraphe et metteuse en scène française Phia Ménard a présenté sa « Trilogie des contes immoraux (pour Europe) » au Festival d’Avignon 2021. © Siegfried Forster / RFI

Ce dimanche 25 juillet, le 75e Festival d’Avignon fermera ses portes. Juste avant, la chorégraphe et metteuse en scène française Phia Ménard présente à 17h pour la sixième fois sa très applaudie « Trilogie des contes immoraux (pour Europe) » à l’Opéra Confluence. Une immense allégorie de l’Europe défaillante. Un combat théâtral inédit, un grand défi pour les spectateurs, une construction artistique indescriptible, à la hauteur de la tour de Babel, pour conjurer la catastrophe annoncée.

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RFI : Dans votre Trilogie des contes immoraux (pour Europe), l’architecture joue pratiquement le rôle principal. Avez-vous inventé un nouveau genre : l’architecto-chorégraphie ?

Phia Ménard : [Rires] Non, je ne crois pas. C’est beaucoup plus un travail scénographique qui appuie le propos. C’est une scénographie en mouvement racontant ce que nous vivons ou une interprétation de ce que nous vivons. C’est une forme de théâtre presque « opératique », parce que tout est dans la forme du paysage. On s’approche de l’opéra.

Dans le titre figure entre parenthèses (pour Europe). L’Europe, est-ce un thème qui vous hante ?

Justement, j’ai bien choisi le thème « Europe » sans le « L’ ». Je suis une Européenne convaincue, militante. Quand on parle de la question européenne, on dit toujours « L’Europe » comme on dit « L’Autre ». Si on arrivait à dire « Europe », comme si c’était notre propre prénom, peut-être on commencerait à partager avec les autres, avec tout ce qui nous réunit, nous autres Européens : la possibilité de travailler ensemble, d’imaginer une autre société que simplement une Europe économique. Une Europe vraiment humaine. Les Contes immoraux parlent du désir d’une Europe.

« La trilogie des contes immoraux (pour Europe) », de Phia Ménard, au Festival d’Avignon 2021.
« La trilogie des contes immoraux (pour Europe) », de Phia Ménard, au Festival d’Avignon 2021. © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Au début de la pièce, le plateau est vide. Au fond de la scène, on aperçoit une femme qui reste longtemps assise. Et quand elle se lève, on voit une sorte de guerrière entre Amazone et Batman ou plutôt Batwoman. Qui est cette femme ?

C’est une forme d’Athéna, une Athéna punk. Une figure très symbolique, car elle va construire le Parthénon [un temple grec dédié à la déesse Athéna, considérée comme la patronne de leur cité, NDLR]. Cette Athéna reçoit un Parthénon « made by Ikea » [un kit en carton pour faire un « Carthénon »), à construire soi-même. Cette figure symbolique du punk est de ma génération, des années 1980, l’époque de la contre-culture au temps de Margaret Thatcher, Ronald Reagan et des Chicago boys. Les punks avaient un message précurseur : la société néolibérale n’a pas de futur. Elle n’est que consommation. Cette figure d’Athéna punk porte tout cela.

L’évolution de la pièce est très liée à l’espace et à la construction. On passe de la cabane à la tour de Babel, en passant par le Parthénon grec jusqu’à la construction européenne. Est-ce une manière de dire que les catastrophes sont toujours causées par les hommes qui se prennent pour Dieu ?

Cette question pourrait être à cet endroit-là, mais il s'agit plutôt de la question : qu’est-ce que la spiritualité européenne ? Ce désir d’échapper à la violence, à la guerre. Les trois contes immoraux montrent que la société européenne aspire à la paix. Mais, elle est sans arrêt confrontée à un désir qu’elle n’arrive pas à concilier. La tour de Babel est là pour le rappeler. On a l’impression de savoir beaucoup de choses et on aimerait trouver quelqu’un qui nous sauve. Or, la pluie nous rappelle que rien n’est maîtrisé. L’homme doit être beaucoup plus humble.

La pièce parle aussi du pouvoir.

Elle parle du pouvoir patriarcal, du pouvoir de l’argent. Il y a cette idée de nécropolitique [la souveraineté réside finalement dans le pouvoir de décider qui pourra vivre et qui doit mourir] développée par le politologue et historien Achille Mbembe. Dans la seconde partie du spectacle, Temple Père, on constate que les esclaves qui montent cette tour ne se rebellent pas. Dans le nécropolitique, c’est-à-dire la politique d’aujourd’hui, nous ne nous rebellons plus face à des choses absolument affreuses. Cette pièce naît en 2013, lorsque le Rana Plaza au Bangladesh s’effondre à Dacca. Un monstre de la confection « fast fashion » qui était là pour fabriquer des vêtements pour le monde occidental. Je pense aussi à cette explosion dans le port de Beyrouth, le 4 août 2020, où une immense partie de la capitale libanaise a été complètement rasée. Cela a fait la Une des journaux pendant deux jours et puis on l’a complètement oublié. On considère cela aujourd’hui presque comme des dégâts collatéraux normaux. C’est cet endroit-là qui m’intéresse à toucher. Nous sommes mal à l’aise. La société occidentale et européenne se trouve dans cette forme de déclin parce qu’elle réalise son manque d’humanité, son manque d’empathie.

« La trilogie des contes immoraux (pour Europe) », de Phia Ménard, au Festival d’Avignon 2021.
« La trilogie des contes immoraux (pour Europe) », de Phia Ménard, au Festival d’Avignon 2021. © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

À un moment de la pièce, des machines occupent la place de Dieu : « La machine est mon seigneur et mon maître ». En même temps, il y a une partie où ce sont les femmes qui sont aux commandes. Est-ce votre vision du futur ou de l’apocalypse attendue ?

Non. Le rôle de la dominatrice jouée par l’artiste et performeuse islandaise Inga Huld Hakonardottir dans la partie Temple père, c'est d’incarner cette question que je pose en tant que féministe : je ne sais pas s’il faut un matriarcat, mais ce qui est évident, c’est que le patriarcat ne s’effondre toujours pas, parce que les femmes aussi continuent à le maintenir. Il y a cette question de la responsabilité que je pose aussi aux femmes. À quel moment, continue-t-on à maintenir cette société ? Va-t-on s’affranchir de cette peur de faire effondrer cette société pour pouvoir finalement la reconstruire ? La destruction des œuvres dans la Trilogie parle de ça. On cite sans arrêt « La Machine est mon maître et mon seigneur ». Cela rappelle aussi qu’on a remis notre vie entre les mains de smartphones. C’est ça la « machine », cet espace de confort devenant l’endroit qui nous gouverne, qui nous dérange. Je n’ai pas de réponses, je n’ai que l’idée de soulever certaines questions à cet endroit-là.

Trois heures de spectacles, c’est très exigeant pour vous en tant que rôle principal, mais aussi pour les constructeurs (des acrobates) sur scène, sans oublier le public. Il y a beaucoup de moments de suspense, d’attentes, de moments où l’on ne comprend rien, parce que tout est raconté dans des langues étrangères sans sous-titres. Quelle est votre attente par rapport aux spectateurs ?

Je n’ai pas d’exigence par rapport aux spectateurs. J’ai mon exigence d’être à l’endroit d’une sincérité avec le spectateur et de lui donner la possibilité d’échapper. Très concrètement, trois heures, je n’ai pas cherché à me dire que c’était la longueur qui allait faire l’objet. La matière elle-même a besoin de ce temps-là. Le temps de la construction est long. La construction de l’humanité ne s’est pas faite du jour au lendemain. À un moment, j’offre au spectateur la possibilité de s’apaiser, de prendre le temps. Cela ne passe pas forcément par un acte facile, parce qu’il a besoin d’efficacité, on l’a tellement habitué à l’efficacité dans notre société qu’il en a besoin. Le suspense est l’élément le plus intéressant pour ça. Il fait qu’on peut attendre des heures, parce qu’on sait qu’il va se passer quelque chose. Cette notion est intéressante : redonner une valeur de suspens à des choses tellement « infimes ». Qu’est-ce que c’est de regarder un carton que je suis en train de construire, qui va se retourner. D’un seul coup, le suspense consiste à si j’arrive à le retourner. Et cela met une demi-heure, simplement pour réussir à le mettre sur un côté. En fait, on a envie de croire que cela va être possible. Et on doute. À ce moment-là, on oublie le reste du monde.

« La trilogie des contes immoraux (pour Europe) », de Phia Ménard, au Festival d’Avignon 2021.
« La trilogie des contes immoraux (pour Europe) », de Phia Ménard, au Festival d’Avignon 2021. © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

► Phia Ménard : Trilogie des contes immoraux (pour Europe), jusqu'au 25 juillet à l’Opéra Confluence, au Festival d'Avignon 2021, avant une grande tournée en France et en Europe. 

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