Bilan du Festival d’Avignon 2021: «Les combats pour un monde meilleur ne sont pas clos»

Olivier Py, directeur du Festival d’Avignon, à la fin de l’édition 2021.
Olivier Py, directeur du Festival d’Avignon, à la fin de l’édition 2021. © Siegfried Forster / RFI

Malgré le Covid, le passe sanitaire, des orages et des pannes d’électricité, le plus grand festival des arts vivants d'Europe a tenu bon, pour le plus grand bonheur des spectateurs. Dimanche 25 juillet, après 300 représentations dans 38 lieux, le 75e Festival d’Avignon a fermé ses portes. Entretien avec le directeur artistique Olivier Py sur une édition « héroïque », avec une « grande présence de femmes », un « public fervent » et où le streaming et le replay « deviennent presque une évidence ».

Publicité

Avec plus de 120 000 entrées, le Festival d’Avignon a (presque) retrouvé son élan de 2019 et a pu éviter la crise du Festival Off où un tiers des 1 500 compagnies habituellement présentes n’ont pas fait le voyage.

RFI : « Qui est là », c’était la phrase centrale de votre pièce sur Hamlet. Qui était là lors de ce 75e Festival d’Avignon ? Le public a-t-il changé ? Les spectateurs ont-ils changé leur façon d’accueillir les spectacles ou de réagir ?

Olivier Py : En tout cas, le public était là et c’est ce qui importe, parce que les chiffres sont têtus. En dépit des immenses difficultés pour organiser cette édition particulière. Une édition quasiment héroïque. Il n’y a pas de baisse majeure du nombre de billets délivrés. Nous sommes aux alentours de 100 000 billets vendus, sans compter les 20 000 billets gratuits. Nous sommes à peu près dans les chiffres de l’édition 2019. Alors un grand merci au public. Un public fervent, militant. Et c’est de lui qu’on tient notre légitimité.

Dans la dernière semaine du festival, trois spectacles initialement programmés ont dû être annulés à cause du coronavirus. L’épidémie de Covid et les contraintes sanitaires, ont-elles dénaturé cette édition 2021 ?

Les contraintes sanitaires, qui en plus ont évolué au cours de ces dernières semaines, ont apporté d’immenses difficultés au Festival, y compris en logistique, en billetteries, en programmation, mais aussi à la technique. Travailler avec un masque n’est pas très aisé quand il fait chaud comme à Avignon. Deux spectacles ont été annulés. Ils n’ont pas pu voyager. Un spectacle grec [Ink, de Dimitris Papaioannou] et un autre sud-africain [Le Sacrifice, de Dada Masilo]. Une autre pièce [Autophagies, d’Eva Doumbia] a dû être interrompue pour une suspicion de Covid qui s’est avérée finalement nulle. C’est minime par rapport à ce que nous avons mis en place. J’espère que les artistes qui ont dû malheureusement annuler, on les retrouvera à l’édition suivante.

Un public souvent enthousiaste a constaté que la ferveur, l’engagement, la folie artistique étaient présents dans les spectacles. En même temps, certaines pièces donnaient l’impression d’une exigence plus grande, voire rude, des metteurs en scène par rapport aux spectateurs. C’était frappant chez le chorégraphe belge Jan Martens, mais aussi chez l’artiste française Phia Ménard et l’auteur et metteur en scène palestinien Bashar Murkus. Face aux urgences qui nous entourent, la relation entre metteurs en scène et public est-elle devenue plus radicale ?

L’édition 2021 avait pour thème « Se souvenir de l’avenir ». Les artistes avaient le droit de présenter non seulement des utopies, mais aussi des dystopies et d’imaginer un avenir qui doit nous mettre en garde. Les artistes témoignent que les combats pour un monde meilleur ne sont pas clos. Bien au contraire. Les fatalités ne sont pas non plus impossibles à dénouer. C’était une édition avec une très grande présence de femmes, pratiquement paritaires. La question de la place des femmes était aussi souvent abordée, y compris dans les spectacles faits par des hommes.

Les artistes ont donné un miroir de la société telle qu’elle est. Une représentation plus juste de notre République, mais aussi de notre monde. Et puis, ils ont témoigné du fait que, en dépit de tout ce qui pourrait nous décourager, il y a encore une force véritable, une force spirituelle très présente chez beaucoup d’hommes et de femmes qui n’ont plus qu’à se rassembler, comme ils se rassemblent, par exemple, pendant ces trois semaines dans la belle ville d’Avignon.

Avec l’épidémie, le confinement, le changement climatique, avez-vous changé concernant votre vision sur le théâtre, sur le rôle du public ?

Évidemment, c’était une édition très particulière, parce que nous avons été privés de l’édition de l’année dernière. À force de vivre avez des zooms et des streamings, on avait un peu oublié la joie de la présence réelle, de la rencontre, du mystère d’une parole incarnée et pas simplement d’une parole diffractée. Les écrans sont un questionnement. Ils ne sont ni bons ni mauvais. Et étrangement d’ailleurs, le théâtre s’est beaucoup posé cette question d’une vie diffractée par les écrans. Encore une fois, ce sont des questions de société, des questions qui agitent le monde et des questions d’avenir qui sont au centre de tous les spectacles. Ce qui fait du Festival une sorte de conscience du monde. Pendant trois semaines, nous vivons beaucoup plus en prise avec nos inquiétudes, mais de manière joyeuse. Et c’est ça qui fait la différence avec ce que peuvent faire les grands médias. On peut sortir d’un spectacle extrêmement noir et être, malgré tout, dans un état de grande joie.

Pendant le confinement, c’était le triomphe du streaming et des plateformes. La Comédie-Française, La Colline et beaucoup d’autres théâtres ont fait des propositions numériques en ligne, en distanciel. Dans le festival Off à Avignon, on a pu voir des spectacles conçus pour être regardés à la fois en présentiel et en distanciel. Au Festival d’Avignon 2021, quelles étaient les formes artistiques nouvelles à découvrir ?

L’année dernière, nous avions déjà fait un extraordinaire programme, unique dans l’histoire du Festival, pour qu’il y ait sur les écrans non seulement une possibilité de trouver tout ce qui était référencé dans les captations, mais aussi de créer des représentations – fermées au public, mais qu’on a pu ouvrir aux caméras. C’était la même chose cette année. On a continué cette aventure-là. Certains spectacles ont été présentés directement en streaming, d’autres peuvent être revus en replay. C’est notamment ce que j’ai fait moi-même avec mon spectacle Hamlet à l’impératif !, on peut regarder tous les épisodes en replay et ils ont été diffusés en streaming. Cela ne s’oppose pas du tout au Festival. Au contraire. Au Festival, nous avons mis en place des structures, notamment des structures administratives, pour permettre que la captation, le streaming, la diffusion des spectacles soient de plus en plus grands et qu’ils deviennent presque une évidence. Étrangement, le Covid nous a aidés à marcher dans cette voie. Si c’est le bon côté de cette pandémie extrêmement violente, eh bien, c’est peut-être ce qu’on retiendra.

Suite à une édition reportée de mai à juillet, le Festival de Cannes a eu lieu pour la première fois en même temps que le Festival d’Avignon. Certains craignaient une rivalité et un combat pour attirer l’attention du public et des médias. Vous, au contraire, vous avez noué une sorte de partenariat avec le plus grand festival de cinéma au monde. Est-ce que cet échange entre le cinéma et les arts vivants s’est révélé fructueux ?

Cette rivalité n’avait absolument jamais existé que dans le désir de polémiques de certains journalistes. Au Festival de Cannes, il n’y a pas de public à proprement parler. Donc la question ne se pose pas. Par rapport aux médias, c’est un problème de journalistes. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il y ait plus de place pour la culture dans les journaux en général. Pour nous, il n’y a ni rivalité ni problème majeur sur le public. Au contraire, c’était une sorte de fête. J’ai pu créer un dialogue extrêmement beau avec Thierry Frémaux, le délégué général du Festival de Cannes. Un dialogue apprécié par le public et des relations les plus cordiales et fructueuses peuvent être inventées entre le Festival d’Avignon et le Festival de Cannes.

[Vidéo] : Festival d’Avignon: l’audace de Phia Ménard en un mot, un geste et un silence

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail