Politique: des codes et des couleurs

L’arc-en-ciel, union des couleurs et identité plurielle au service du combat politique

La Gay Pride à New York, en juillet 2019.
La Gay Pride à New York, en juillet 2019. © Photo: Reuters / Montage: Studio graphique FMM

Du mouvement LGBTQ+, qui en a fait son étendard, à la Rainbow Nation sud-africaine en passant par les mouvements indigènes des pays andins, l’arc-en-ciel n’est pas qu’un simple phénomène météorologique de toute beauté, c’est un outil hautement politique qui joue sur sa polychromie. Car, finalement, qu’y a-t-il de plus fédérateur qu’un arc-en-ciel ?

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En raison de son caractère extraordinaire, l’arc-en-ciel a toujours occupé une place particulière dans l’imaginaire collectif. Dans de nombreuses mythologies, il représente un lien entre les hommes et les dieux, un lieu de passage. Le Dictionnaire des symboles de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant rappelle que « L'arc-en-ciel est chemin et médiation entre l'ici-bas et l'au-dessus. Il est le pont qu'empruntent dieux et héros entre l'autre monde et le nôtre ».

Les légendes nordiques font de l’arc-en-ciel le pont du Byfrost, qui amène au royaume des dieux. Les Grecs anciens considéraient qu’il était lié à Iris, la messagère de l’Olympe. Et pour les bouddhistes, il s’agit de « l’escalier aux sept couleurs, par lequel le Bouddha redescend du ciel ». Dans la Bible, « l’arc-en-ciel est un arc d’alliance entre Dieu et les hommes », rappelle l’historien Michel Pastoureau dans son livre Vert, Histoire d'une couleur. Après le Déluge destructeur qui inonde la Terre, Dieu fait apparaître un arc-en-ciel, « protecteur et pacificateur », signe du renouveau et de réconciliation.  

La « Rainbow Nation » sud-africaine

En Afrique du Sud, cette interprétation biblique de l’arc-en-ciel est à l’origine même du concept de Rainbow Nation inventé par l’archevêque Desmond Tutu, qui promeut l’idée d’une nation où vivent en harmonie les différentes communautés et « couleurs » du pays, par opposition au régime de l’apartheid. L’arc-en-ciel évoqué par l’homme d’Église n’est pas un simple motif multicolore, c’est « avant tout une référence religieuse qui renvoie à l’épisode du Déluge », pointe Dominique Darbon, professeur de sciences politiques à Sciences Po Bordeaux et directeur du laboratoire Les Afriques dans le monde (LAM). « C’est l’idée qu’on entre dans une nouvelle ère. »

Cette référence biblique est d’autant plus pertinente, rappelle le chercheur, que le pays a lui-même été fondé sur un propos religieux. « À l’aube de la bataille de Blood River en 1838 [qui opposa les Boers aux Zoulous, NDLR], les Afrikaners proposent une alliance à Dieu et c’est sur ce pacte fondateur que toute la mystique de l’apartheid est construite », explique Dominique Darbon. Avec son idée de Rainbow Nation, Desmond Tutu propose alors « un nouveau pacte fondateur pour le pays, une réconciliation contre le pêché d’apartheid et la garantie de ne pas retourner en arrière ». Une idée très largement acceptée dans la société sud-africaine aujourd’hui.  

Dans un pays et à une époque où les références religieuses sont omniprésentes, Desmond Tutu emploie une métaphore qui « parle à tout le monde ». Et le symbole est fort : « L’arc-en-ciel est un pont reliant les deux rives », rappelle le chercheur. « C’est le soleil après l'orage sombre, et cela donne naissance à la nouvelle Afrique du Sud. » La notion majeure de Rainbow Nation a fait date, depuis, et les hommes politiques sud-africains l’ont repris à leur compte. Elle figure notamment dans le discours d’investiture de Nelson Mandela : « Nous nous engageons à bâtir une société dans laquelle tous les Africains du Sud, qu’ils soient Blancs ou Noirs, pourront se tenir debout et marcher sans crainte, sûrs de leur droit inaliénable à la dignité humaine – une nation arc-en-ciel, en paix avec elle-même et avec le monde. »

Des hommes peints au couleur du drapeau sud-africain lors d'un festival culturel à Durban, en 2017.
Des hommes peints au couleur du drapeau sud-africain lors d'un festival culturel à Durban, en 2017. AFP - RAJESH JANTILAL

Une idée qu’on retrouve jusque dans l’actuel drapeau sud-africain, adopté en 1994 lors des premières élections multiraciales. Composé de plusieurs bandes de couleurs, il se veut plus représentatif de l’Histoire et des différents groupes ethniques du pays que ses prédécesseurs. Et le motif central en forme de Y ou V peut être interprété comme « la convergence des divers éléments de la société sud-africaine qui font la route ensemble et à l'unisson », explique le gouvernement sur son site. Dans un pays divisé, l’arc-en-ciel émerge comme un symbole d’union, d’harmonie et de réconciliation. Il est par ailleurs, chez certaines cultures indigènes d’Afrique du Sud, comme les Xhosa, associé à l’espoir et à un avenir radieux.

La wiphala bolivienne, drapeau des mouvements indigènes

Mais il n’y a pas qu’en Afrique du Sud où l’arc-en-ciel est passé du domaine du sacré pour s’inviter dans l’espace politique. En Bolivie, la wiphala – un drapeau carré en damier multicolore – est un emblème important pour les peuples autochtones. Il est systématiquement brandi lors des manifestations des communautés indigènes. Et il est même devenu un symbole officiel de l’État plurinational, présent dans les administrations et inscrit dans la Constitution en 2009, où il est érigé en « symbole sacré du système communautaire fondé sur l’équité, l’égalité, l’harmonie, la solidarité et la réciprocité ».   

Un motif hautement politique qui a notamment fait parler de lui lors de la crise électorale de 2019, lorsque Evo Morales a fui le pays. Certains opposants au président déchu ont notamment piétiné et même brûlé la wiphala, provoquant chez de nombreux Boliviens une réaction de colère et de soutien à cet étendard multicolore. Car au fil des ans, la wiphala est devenue indissociable de l’identité, des luttes et de la représentation politique autochtones. Mais si ce symbole sous sa forme la plus connue date des années 1990, il en existe de nombreuses variantes et son histoire est intrinsèquement liée à celle du pays. 

Des partisans de l'ex-président bolivien Evo Morales manifestent avec des wiphala à La Paz, le 18 novembre 2019.
Des partisans de l'ex-président bolivien Evo Morales manifestent avec des wiphala à La Paz, le 18 novembre 2019. AFP - JORGE BERNAL

L’anthropologue Vincent Nicolas rappelle qu’il y a « une grande diversité de wiphalas qui remonte à très loin dans le temps ». Et elles puisent une partie de leur graphisme dans les bannières royales de la période coloniale, estime-t-il. « On retrouve des éléments de l’héraldique espagnole dans certaines couleurs ou motifs ». Sous l’ère coloniale, ces étendards chamarrés connaissent « une grande diffusion dans la population » qui les récupèrent et se les réapproprient. Ils deviennent un élément important de la culture locale, exhibés lors des fêtes civico-religieuses et patronales.  

Mais lors de la guerre d’indépendance, les symboles de la monarchie sont détruits. « Le drapeau royal disparaît dans les grandes villes mais ces destructions n’atteignent pas les villages », souligne le spécialiste de la Bolivie. Ces emblèmes se perpétuent dans les campagnes et deviennent parfois des étendards politiques pour les communautés rurales, utilisés notamment « lors des soulèvements indigènes contre le gouvernement local jugé abusif ». Ils vont ainsi accompagner révoltes et mouvements autochtones. 

Les années 1990 marquent un tournant pour le symbole. « À ce moment-là, il y a une tendance à homogénéiser et standardiser la wiphala grâce aux travaux de l’historien German Choquehuanca, qui a proposé un modèle unique avec ces carreaux en diagonale », explique l’anthropologue. Et le choix de l’arc-en-ciel n’est pas innocent, il s’agit d’« un motif précolonial qu’on retrouve dans l’architecture ou l’artisanat incas ». Les couleurs sont alors choisies et ordonnées, et à chacune d’entre elles sont attribuées un sens particulier « lié à la vision andine du monde ».

« Il s’agit d’une forme d’invention de la tradition, résume Vincent Nicolas. On invente un nouvel objet mais à partir de traditions multiples avec un héritage inca et espagnol. » Même si l’inspiration coloniale du drapeau est controversée, en raison de la volonté politique de faire de la wiphala un symbole purement autochtone, pointe le chercheur. Depuis, cette wiphala moderne s’est durablement imposée dans les marches et manifestations, reléguant les formes plus anciennes (et souvent moins ordonnées) aux fêtes religieuses. 

Mais si elle a envahi le champ politique, il ne faut pas oublier que la wiphala a de tout temps eu un caractère combatif, insiste Vincent Nicolas. « Sous l’ère coloniale, ces drapeaux étaient ressortis pour mobiliser la population à chaque fois que le pouvoir était en danger. Depuis, ils ressurgissent de manière cyclique au moment des crises, comme ça a été le cas en 2019 », rappelle l’anthropologue. Symbole de lutte, source d’enjeux et de conflits politiques, la wiphala bariolée apparaît également comme un condensé de l’histoire bolivienne.   

L'emblème des luttes sociales en Europe et aux États-Unis

En Europe et aux États-Unis aussi, l’arc-en-ciel est étroitement lié aux luttes sociales. Il est notamment associé au mouvement des coopératives alternatives au capitalisme dans les années 1920. Le théoricien de l’économie sociale Charles Gide propose l’arc-en-ciel pour représenter l’Alliance coopérative internationale (ICA), estimant qu’il symbolise notamment « l’unité dans la diversité » et en fait une image de la coopération internationale. L’arc-en-ciel est ensuite utilisé dans plusieurs mouvements sociaux au cours du siècle, principalement dans les années 1960.  

Des drapeaux multicolores font leur apparition dans des manifestations contre les armes nucléaires en Grande-Bretagne et le motif arc-en-ciel devient un symbole de paix après un défilé à Pérouse organisé en 1961 par le pacifiste Aldo Capitini. Il fait aussi son émergence dans la lutte pour les droits civiques, avec le concept de « Rainbow Coalition » mis en place par Fred Hampton, militant des Black Panthers. L’idée est alors de regrouper sous la même bannière des organisations représentant différentes communautés (noire, blanche, hispanique) victimes de discriminations (politiques, sociales, économiques). L’arc-en-ciel représente alors la variété de ces groupes et leur alliance. Une notion reprise ensuite par le révérend Jesse Jackson avec la « Rainbow PUSH Coalition » qui se bat pour l'égalité des droits pour les minorités raciales, les petits agriculteurs, les chômeurs, les homosexuels.  

Le révérend et militant des droits civiques Jesse Jackson et le logo de son organisation «Rainbow PUSH Coalition» en arrière-plan, lors d'une conférence de presse en 2007.
Le révérend et militant des droits civiques Jesse Jackson et le logo de son organisation «Rainbow PUSH Coalition» en arrière-plan, lors d'une conférence de presse en 2007. Getty Images via AFP - WIN MCNAMEE

La présence de ce motif dans différentes causes contestataires a probablement inspiré l’artiste américain Gilbert Baker pour le drapeau arc-en-ciel de la communauté homosexuelle, créé en 1978. « Il s’inscrit dans la continuité de la contre-culture, l’héritage social et culturel des mouvements des années 1960 et 1970 qui ont vu s’exprimer des points de vue critiques et alternatifs », note Guillaume Marche, professeur de civilisation américaine à l’université de Paris-Est Créteil. « C’est un symbole de diversité, de coalition, de multiplicité. »  

L’artiste et militant l’expliquait lui-même dans un entretien de 2015, disponible sur le site du Museum of Modern Art (MoMA) : « Nous avions besoin de quelque chose de beau, quelque chose qui vienne de nous. L'arc-en-ciel correspond vraiment à notre diversité en termes de race, de sexe, d'âge, de toutes ces choses. De plus, il est naturel en ce qu'il vient du ciel. » Qui plus est, l’arc-en-ciel est un motif joyeux, souligne Guillaume Marche. « Le mouvement LGBT a ceci de particulier que, bien qu’il ait des revendications comme tout mouvement social, il célèbre aussi la vie, la joie et la sexualité. » 

Mais l’un des aspects intéressants de ce symbole est le fait que « les branches de couleur représentent une idée, une force et non un groupe de personnes », souligne ce spécialiste des mouvements sociaux contemporains aux États-Unis. Le rouge pour la vie, le vert pour la nature, le bleu pour l’art, etc. Revendicatif et politique, le drapeau multicolore « était une manière de dire : "Voilà qui je suis" », racontait Gilbert Baker en 2015. Il va rapidement devenir l’emblème de la communauté LGBT aux États-Unis, figurant dans les marches des fiertés et accompagnant la constitution d’enclaves gaies et lesbiennes dans les grandes villes américaines.

L'artiste américain Gilbert Baker, créateur du drapeau arc-en-ciel, lors de la marche des fiertés de Stockholm en 2003.
L'artiste américain Gilbert Baker, créateur du drapeau arc-en-ciel, lors de la marche des fiertés de Stockholm en 2003. AFP - FREDRIK PERSSON

Les années 1990 marquent un tournant dans la diffusion du drapeau arc-en-ciel, avec « l’internationalisation des luttes pour la dignité et les droits humains, l’influence grandissante des États-Unis et la défaite du bloc soviétique, l’apparition d’internet, l’épidémie du sida qui va pousser les militants LGBT du monde entier à se rencontrer… Tout ça va participer à ce que ce symbole se répande », pointe le professeur de civilisation américaine. Aujourd’hui, le drapeau arc-en-ciel est reconnu mondialement comme un emblème LGBT. « Il y a eu un effet de démocratisation et de normalisation du symbole », souligne Guillaume Marche, un symbole qui est à la fois un signe de reconnaissance, d’appartenance et de soutien à la cause. 

Il a même, depuis, connu un certain nombre de variations pour représenter plus spécifiquement les différentes communautés ou groupes LGBT. Ainsi, il existe un drapeau de fierté lesbienne dont l’arc-en-ciel est une déclinaison de rose, un drapeau de fierté trans bleu-rose-blanc, des drapeaux de fiertés genderfluid, pansexuelle, asexuelle, agenre, ou encore pour la communauté bear sur une déclinaison de marrons. Ces symboles s’inspirent tous du modèle arc-en-ciel, mais aux couleurs changeantes. Preuve que la polychromie de l’arc-en-ciel est infinie et s'adapte à toutes les luttes...

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