Crypto-art: pourquoi les NFT divisent la communauté artistique

Les CryptoPunks sont une série de 10000 personnages entièrement numériques créés en 2017, certifiés par des NFT, dont certains se sont vendus à plusieurs millions de dollars.
Les CryptoPunks sont une série de 10000 personnages entièrement numériques créés en 2017, certifiés par des NFT, dont certains se sont vendus à plusieurs millions de dollars. Getty Images via AFP - ALEXI ROSENFELD

Les NFT, ces titres de propriété d’objets numériques achetés parfois pour des sommes rondelettes, ouvrent de nouvelles perspectives pour les artistes digitaux, qui ont souvent des difficultés à monétiser leurs œuvres virtuelles. Mais au sein de la communauté artistique, ces « jetons non-fongibles » provoquent un débat enflammé entre ses partisans et ses détracteurs.

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Vivre de son art a toujours été compliqué. Mais peut-être plus encore sur internet, où une œuvre est accessible à tous et peut être dupliquée à l’infini. Depuis des années, les artistes digitaux réfléchissent au meilleur moyen de vendre leurs pièces. Ils prennent le plus souvent des commandes de particuliers ou dépendent du mécénat en ligne. La grande majorité du temps, ils publient leurs créations sur les réseaux en espérant, un jour, être remarqués et recrutés par des sociétés de jeux vidéo ou de cinéma. Mais les NFT sont venus bouleverser l’équation.  

Les « jetons non-fongibles » (non-fongible token : NFT) sont des sortes de titres de propriétés inscrits dans la blockchain – l’équivalent virtuel d’un registre de transaction – qui certifient que l’on est le propriétaire de l’objet numérique auquel il est associé. On peut estampiller avec un NFT quasiment n’importe quoi sur internet : un tweet, une image de chaton, des éléments de jeux vidéos, un extrait de match de sport ou un dessin digital… Et le revendre ensuite en crypto-monnaies. 

Pour un artiste, un NFT permet de placer un marqueur unique et infalsifiable sur sa création, stipulant qu’il s’agit bien là de l'œuvre « originale » parmi les copies qui circuleront et resteront à disposition de tous sur le web. Une distinction essentielle puisqu’elle introduit de la rareté et facilite une vente potentielle : l’acheteur a la garantie d’acquérir un bien « unique ». Les NFT offrent un autre atout non négligeable : les artistes touchent un pourcentage systématique sur les reventes, un « droit de suite » qui s’élève généralement à 10%.

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Bien qu’ils existent depuis plusieurs années, les NFT ont beaucoup fait parler d’eux dernièrement en raison de ventes spectaculaires. Mike Winkelmann, un artiste également connu sous le nom de Beeple, a vendu un collage de 5 000 images pour plus de 69 millions de dollars. Everydays : the First 5000 Days, est ainsi devenue la troisième œuvre d’art la plus chère vendue par un artiste vivant. Un autre artiste, Grimes, a vendu diverses œuvres pour gagner 6 millions de dollars en un week-end. Des ventes impressionnantes qui ont poussé beaucoup de créateurs à se lancer dans l’aventure avec l’espoir de pouvoir, enfin, monétiser leur art digital. 

Pourtant, les jetons non-fongibles font polémique au sein de la communauté artistique. En premier lieu en raison de son coût énergétique. Créer, vendre, acheter un NFT implique de nombreuses opérations informatiques. Un ordinateur doit résoudre un tas d'équations complexes, qui valident les transactions ailleurs sur le réseau. Le problème est que la résolution d'un tas d'équations complexes nécessite beaucoup de puissance de calcul, qui à son tour consomme beaucoup d'électricité.

L'impact sur l'environnement

Une question à laquelle s’est intéressé l’ingénieur et artiste Memo Akten. En analysant 18 000 jetons non-fongibles, il est notamment arrivé à la conclusion que le NFT moyen produit une empreinte carbone équivalente à un aller-retour Londres-Rome en avion. Un autre artiste, Joanie Lemercier a calculé que la vente de six de ses œuvres de crypto-art a consommé en dix secondes plus d'électricité que l'ensemble de son studio au cours des deux dernières années. S’étant engagé à l’origine dans ce marché avec l’espoir de réduire son impact écologique, il a vite réalisé que c’était un « désastre » et a décidé de suspendre une seconde vente « jusqu’à ce que le problème soit résolu ».

« Les artistes numériques devraient pouvoir gagner leur vie en faisant le travail qu'ils aiment. Mais ça ne devrait pas se faire au prix de l'immense empreinte [environnementale] que cela implique actuellement », résume Memo Akten dans un manifeste pour une « nouvelle écologie du crypto-art », où il dénonce également « le manque actuel de transparence » des plateformes de ventes de NFT. Suite à sa première vente, Joanie Lemercier a contacté Nifty Gateway où ont été commercialisées ses œuvres afin de connaître la consommation énergétique liée à la vente, sans succès. « À ce jour, aucune information n'est disponible sur aucune des plateformes pour informer les utilisateurs sur le gaspillage insensé lié à ces transactions », souligne l’artiste sur son blog. 

Les recherches de Memo Akten et Joanie Lemercier ont mis en lumière le problème de l’impact environnemental des NFT mais elles ont surtout enflammé la communauté artistique. Bien que des plateformes plus éco-friendly aient vu le jour et que des réflexions soient menées pour « verdir » le crypto-marché, certains trouvent ça encore insuffisant et estiment que le problème est systémique, dénonçant une logique ultralibérale. « Le coût écologique actuel du crypto-art est très important, et bien que des mesures puissent être prises pour maîtriser une partie de ce coût, le crypto-marché reste basé sur un système qui lie fondamentalement la valeur à la dépense de ressources matérielles », insiste l’illustratrice américaine Everest Pipkin, dans une tribune qui a largement circulé sur les réseaux. 

L’article d’Everest Pipkin a été régulièrement relayé par les artistes anti-NFT pour tenter de convaincre leurs pairs d’abandonner la pratique. Un autre poste a également beaucoup alimenté le débat : un schéma illustré produit par le studio Cabeza Patata cherchant à démontrer que le crypto-art répond au principe de « vente pyramidale », c’est-à-dire un système qui ne profiterait qu’à la minorité qui l’a créé et nuirait en réalité à la majorité de ses membres. 

Le sujet est si sensible que lorsque le 8 mars, ArtStation – un important site hébergeant des portfolios d'art – a annoncé qu'il commencerait à travailler avec des NFT, la réponse sur les réseaux sociaux a été si rapide et si forte qu'ArtStation a rétracté son annonce en quelques heures, s’excusant auprès de ses membres tout en espérant « qu'à un moment donné, nous serons en mesure de trouver une solution équitable et écologiquement rationnelle » pour exploiter une technologie qui, selon le site, est capable d’amener des « changements positifs pour les artistes digitaux ».

Face à ce mouvement fermement opposé aux NFT, l’artiste américaine Jacqueline « Jisu » Choe s’est à son tour fendue d’un long article pour tenter de désamorcer la controverse. Dans un post publié en mars dernier sur Medium (suivi début mai d'un second), elle remet notamment en question les méthodes de calcul utilisées par Memo Akten ou Joanie Lemercier et souligne que le coût énergétique des NFT n’est qu’une petite partie de celui du marché des crypto-monnaies, qui ne représente lui-même pas grand chose à l’échelle des grands acteurs du réchauffement climatique (transport, industrie, etc.). Et elle pointe avant tout la responsabilité des grandes entreprises plutôt que celle des particuliers. 

Jacqueline Choe soutient même que les NFT ont le potentiel de réduire l’impact environnemental des artistes : « Nombre d’artistes doivent habituellement vendre des œuvres physiques en ligne ou dans des expositions et l'intégralité de ce parcours (imprimer, voyager, etc.) produit une empreinte carbone importante (...) comme il est entièrement numérique, le NFT réduit les coûts écologiques de la production en série et des déplacements. » Une analyse partagée par le collectionneur et galeriste Guillaume Horen, fondateur d’Achetez de l’Art. « La logistique des œuvres d’art est complexe. Envoyer un NFT aux États-Unis prend deux minutes et consomme un peu d’électricité, mais envoyer un tableau, en passant par une société de transport, a un coût pour l’environnement sans doute plus important. »

Vols et escroqueries

Il y a néanmoins un problème lié au NFT sur lequel tous s’accordent : le vol d'œuvres d’art. Nombre d’artistes signalent régulièrement sur Twitter que certaines de leurs créations sont volées et vendues sur des plateformes de ventes à leur insu ou sans leur autorisation. L’illustrateur Derek Laufman raconte même à The Verge que quelqu’un s’est fait passé pour lui afin de vendre ses dessins. Préoccupée par le phénomène qu’elle voyait se répandre sur les réseaux, l’illustratrice Devin Elle Kurtz est allée vérifier si son nom ressortait et a ainsi découvert une de ses images reprise et mise en vente sur une plateforme. « La personne qui l’avait transformé en NFT avait apposé sa signature partout », explique-t-elle à The Verge. Et son cas n’est pas isolé.

Il existe par ailleurs des services automatisés qui peuvent instantanément estampiller un tweet ou une image avec un NFT, et bien que les artistes puissent déposer des demandes de retrait, cela reste un travail long et irritant. Résultat : certains créent des listes de blocage pour empêcher les comptes automatisés de créer des NFT non autorisés à partir de publications sur les réseaux sociaux. D'autres artistes verrouillent simplement leurs comptes afin que seuls les abonnés existants puissent voir leurs postes – ce qui, bien sûr, se fait au prix de la visibilité.

L’artiste pro-NFT Jacqueline Choe reconnaît elle-même qu’il s’agit là d’un « vrai problème ». Elle rappelle néanmoins que certaines plateformes de vente demandent plusieurs niveaux d'authentification avant qu'un artiste puisse répertorier son travail, même si cela est encore « insuffisant ». C’est pourquoi elle invite ses pairs à « faire pression pour de meilleures plateformes et pour que cette technologie se développe de manière à protéger notre travail ». En attendant, elle leur conseille d’avoir recours à des astuces parfois utilisées par les artistes digitaux (images en basse résolution, signatures en filigrane, etc.) et rappelle que le vol d’art « existe malheureusement depuis la nuit des temps ».

Mais c’est aussi à l’acheteur de faire attention, souligne le galeriste et collectionneur Guillaume Horen. « Il est important qu’en tant que collectionneur, si je décide d’acheter une œuvre, un NFT, je me renseigne. Le NFT indique l’historique et le pédigrée de l'œuvre. Donc on a moyen de remonter l’information, d’aller sur le réseau social de l’artiste pour vérifier que c’est bien une œuvre qu’il a mise en vente. Et on peut le contacter si besoin. Il faut faire attention, regarder avant d’acheter, ne pas acheter n’importe où n’importe comment. » 

Si les enjeux écologiques et les problèmes de vol liés aux jetons non-fongibles sont loin d’être réglés, des projets et des réflexions ont été lancés pour tenter d’y répondre. C’était d’ailleurs le sens du cri d’alarme de Memo Akten lorsqu’il a publié ses recherches sur l’impact environnemental des NFT. Il disait alors vouloir « lancer une discussion » à ce sujet. Mais la discussion s’est quelque peu enflammée, au point qu’il a fait une mise au point sur son site où l’on pouvait auparavant consulter des données sur l’empreinte carbone du marché des NFT. « Malheureusement, les informations sur ce site web ont été utilisées pour insulter et harceler, je mets donc le site hors ligne », peut-on lire sur la page d’accueil, avec cet appel au calme : « Je soutiens les artistes et nous devrions nous soutenir les uns les autres ».

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