«Les Flamboyantes» de Laetitia Tura, au Festival de cinéma de Douarnenez

Laetitia Tura, réalisatrice du film « Les Flamboyantes », ici en août 2021 au Festival de cinéma de Douarnenez.
Laetitia Tura, réalisatrice du film « Les Flamboyantes », ici en août 2021 au Festival de cinéma de Douarnenez. © Olivier Favier / RFI

Photographe, Laetitia Tura a été la plus jeune membre du collectif Bar Floréal. Ses travaux au long cours portent sur l’exil, la mémoire et l’oubli. Elle prolonge aujourd’hui cette recherche avec un second long métrage documentaire dédié à trois jeunes filles dont les familles ont connu l’immigration.

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Après quelques années passées à l’Inalco à apprendre l’arabe littéraire, Laetitia Tura a d’abord arpenté le nord du Maroc. Avec Hélène Crouzillat, elle y a en grande partie tourné Les Messagers, sorti en 2014, qui donne une voix et un visage à quelques jeunes gens partis d’Afrique de l’Ouest dans l’espoir d’une vie meilleure.

Sept ans plus tard, son nouvel opus nous ramène en banlieue parisienne, auprès d’Anaïde, Betsy et Grace, qui ont aujourd’hui entre 19 et 22 ans. Les deux premières ont suivi avec elle durant l’année 2016-2017 un atelier dans un collège de La Courneuve en Seine-Saint-Denis, autour des objets passeurs de mémoire. Il s’intitulait Ils me laissent l’exil.

Des généalogies tronquées

Grace a, pour sa part, assisté à une projection des Messagers. Lors du débat qui a suivi, sa prise de parole a clairement exprimé le lien entre le film présenté et le nouveau projet : « Nos parents sont venus nous accoucher ici et on ne sait rien de leur vie. » En l’écoutant, Laetitia Tura a ressenti l’envie immédiate de l’inclure dans son film :

« Elle arrivait à verbaliser son impossibilité à raconter l’histoire de ses parents, et le brouillard où elle avait grandi. » Mais sa capacité à nommer le manque interroge aussi la réalisatrice sur les risques de son projet : « Jusqu’au bout j’ai eu peur du regard des parents, car les mots pouvaient sembler durs. Mais sa mère a validé. »

Les mères sont là, toujours, et elles parlent à leur tour. Leur combat sur lequel elles ont fait longtemps silence reprend forme et couleur : « Rajani, la mère de Betsy, est venue du Sri Lanka. Elle a dit non plein de fois et elle a payé les ruptures qu’elle a faites. »

Et Laetitia Tura révèle dans le lien filial une impalpable transmission : « Les filles ont confiance en elles et dans leur vie. Elles ont hérité de l’impulsion initiale de leurs parents. Elles héritent de cette force de manière inconsciente. »

Des histoires qui se racontent aussi dans les silences, les maladresses

Les familles qu’on découvre, pour être souvent monoparentales, sont structurées et aimantes. « On a fait des arbres généalogiques. Du côté paternel, les trois filles avaient de grands vides. » Au tout début du film, Anaïde présente une collection de biberons qui sont transmis depuis plusieurs générations de mère en fille aînée.

Cette mémoire intime, familiale, est celle que la jeune femme parvient à mettre en mots. La mémoire historique, ses « grands hommes », est presque modélisée – la colonisation d’Haïti, l’esclavage, la révolte –, mais les noms propres, les dates sont absents. Et c’est la réalisatrice qui intervient pour les rappeler.

Si dans le film on ne la voit jamais, on entend ses mots, son prénom dans la bouche de ses interlocutrices, autant de signes de la complicité qui s’est tissée entre elle et les jeunes filles. Si leur parole est hésitante, dans le fond comme dans la forme, c’est ainsi qu’elle sera présentée, sans faux semblant, parce que cette langue heurtée, maladroite, qui semble si souvent manquer sa cible, raconte en creux une autre histoire.

Une ségrégation sociale acceptée, mais pour combien de temps ?

« Elles ne sont pas en colère, constate Laetitia Tura, elles ont accepté le réel tel qu’il est. Elles ne perçoivent pas encore la ségrégation sociale parce qu’elles ne sont pas confrontées à la différenciation sociale. »

La conscience du sexisme et du racisme est présente, formulée et elle conduit à une dénonciation, mais la barrière qui les sépare de Paris et de la proche banlieue n’est pour sa part jamais remise en cause. C’est le monde du travail, dont Grace a perçu toute la violence entre les premières scènes et la fin du tournage, qui permettra sans doute d’en formuler l’injustice.

« Ce n’est pas qu’une histoire de mots, c’est aussi une histoire d’expérience », explique en effet Laetitia Tura, mais les ambitions ne laissent que peu de place aux rêves. « J’ai choisi le juste milieu », dit Anaïde pour décrire les études auxquelles elle se destine.

« Un 15 sur mon bulletin dans le 93 ça peut valoir un 10 sur Paris », explique-t-elle pour ses choix d’orientation post-bac. Dans cinq ou dix ans, qu’en sera-t-il de ce qui sonne aujourd’hui comme une terrible résignation ?

Premières projections en France au Festival de Douarnenez (du 21 au 28 août 2021), puis à Paris, au Musée national de l’immigration, le 3 novembre. Voir aussi la page du film sur le site de sa réalisatrice.

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