Parcours des mondes: regard croisé entre l’art du Kongo et Pierre Soulages

« Kongo x Soulages ». Le marchand d’art africain Lucas Ratton entre une sculpture kongo et une peinture outrenoir de Pierre Soulages. Exposition à l’occasion des 20 ans du salon Parcours des mondes, à Paris.
« Kongo x Soulages ». Le marchand d’art africain Lucas Ratton entre une sculpture kongo et une peinture outrenoir de Pierre Soulages. Exposition à l’occasion des 20 ans du salon Parcours des mondes, à Paris. © Siegfried Forster / RFI

C’est le salon le plus prestigieux de la planète pour les arts premiers et en particulier pour l’art africain classique. Du 7 au 12 septembre, le Parcours des mondes fête ses 20 ans à Saint-Germain-des-Près, dans son quartier parisien historique. Parmi les 42 galeries présentes, le marchand d’art africain Lucas Ratton réunit sous le titre « Kongo x Soulages » une cinquantaine d’œuvres du Kongo et les fait dialoguer avec des créations du célèbre peintre contemporain Pierre Soulages. Entretien.

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RFI : Vous aimez raconter que vous avez appris en même temps à lire et à regarder les statuettes Bas-Congo de la fameuse collection de votre grand-oncle, Charles Ratton. Quelle est aujourd’hui votre relation avec l’art du Kongo ?

Lucas Ratton : Ma relation est un peu particulière. Avant toute exposition, je m’amuse. Le plaisir de mon métier, c’est de côtoyer ces pièces d’abord chez moi, comme le ferait un collectionneur. On doit se mettre dans la peau d’un collectionneur. Les marchands passionnés sont tous un peu des collectionneurs cachés. Je suis devenu un collectionneur du Kongo pendant cinq ans. Cela a été une quête longue, avec plusieurs destins et plusieurs histoires que j’ai recherchées un peu partout. Jusqu’au jour où l’on sent qu’on arrive au bout et on se dit : l’ensemble qu’on a créé peut enfin mériter une exposition.

Les objets d’art du Kongo exposés ici, vous les avez trouvés en France, en Europe, aux Amériques, en Afrique ?

La plupart des pièces présentées ici sont issues de collections européennes, car la plupart de mes connaissances et recherches se concentrent en Europe. Beaucoup de pièces viennent de collectionneurs qui les ont achetées à l’étranger, après, on essaie d’avoir un maximum de traçabilité. En général, les pièces voyagent à travers l’Europe, entre la France, la Belgique, l’Allemagne, l’Angleterre… ce sont les destinations principales où l’on trouve ces pièces.

Parmi les œuvres exposées, laquelle considérez-vous comme la pièce maîtresse ?

Il y en a une qui se démarque des autres, parce qu’il s’agit d’un fétiche à clous de la collection du sculpteur français Armand (1928-2005) : une pièce historique produite dans beaucoup de livres et montrée dans beaucoup d’expositions. C’est une pièce connue et reconnue, une icône de l’art africain que les gens connaissent, même s’ils ne sont pas amateurs d’art africain.

Une sculpture kongo de la fin du XIXe siècle, issue de l’ancienne collection Armand, devant la toile « 14 Février 2000 » de Pierre Soulages, exposées à la galerie Lucas Ratton, à l’occasion du Parcours des mondes 2021.
Une sculpture kongo de la fin du XIXe siècle, issue de l’ancienne collection Armand, devant la toile « 14 Février 2000 » de Pierre Soulages, exposées à la galerie Lucas Ratton, à l’occasion du Parcours des mondes 2021. © Siegfried Forster / RFI

Quelle est la singularité esthétique de cette pièce ?

C’est un fétiche kongo, de l’ethnie kongo, du pays Congo. C’est un fétiche justicier, sur lequel on a incrusté des clous. Dans la plupart du temps, on les mettait lorsque le fétiche devrait rendre justice. C’est un objet magique et en même temps protecteur, fort et puissant. Lorsqu’on l’aperçoit, on voit ce visage très prognathe, avec ce corps très rustre et en même temps avec ces clous brutalement plantés dans cet objet. Cela montre toute sa sacralisation et sa puissance. C’est un objet assez facile à ressentir et qui inspire une certaine force, même pour quelqu’un assez néophyte.

Votre exposition s’intitule Kongo x Soulages. Quel est le lien entre l’art du Kongo et le célèbre créateur de l’outrenoir, Pierre Soulages, le peintre français vivant le plus côté dans le monde ?

C’est une exposition que j’ai voulu créer. Il s’agit d’une rencontre entre un artiste français toujours vivant qui a produit des œuvres puissantes et très chargées, avec le noir, une espèce de pénombre qui est finalement une couleur, l’outrenoir. Les peintures de Soulages vont fusionner avec cette patine africaine, une patine de terre, de couleurs. J’ai découvert par hasard cette synergie entre ces œuvres, en étant chez plusieurs collectionneurs qui collectionnent cet artiste. Et lorsque j’ai visité son musée, j’ai senti une attirance naturelle vers ses toiles. C’est une puissance singulière que je retrouve quand je collectionne et vends l’art africain. Finalement, cette attirance a été le fil conducteur. Dans la profondeur de la peinture de Soulage, je retrouve la singularité et la puissance des objets africains.

Nous avons la chance d’avoir ici dans la galerie quatre toiles de Pierre Soulages, de quatre périodes différentes : une toile des années 1960, la période historique, d’autres toiles outrenoires plus récentes et une toile avec des couleurs. Il y a vraiment une fusion très forte, mais il faut venir voir pour comprendre.

Léopold Sédar Senghor, l’ancien président sénégalais, disait en 1958 : « Les peintures de Soulages me rappellent toujours les peintures, voire les sculptures négro-africaines… » Avez-vous aujourd’hui la même impression, le même ressenti ?

Oui, je pense qu’il y a quelque part un lien. D’ailleurs, l’artiste, dans ces récits ou dans des rencontres avec certains amis collectionneurs, il a raconté qu’il est amateur de l’art africain. Il n’est pas un énorme collectionneur, plutôt un amateur de l’esthétique, de la puissance de ces objets. Ce qui n’est pas étonnant, puisqu’on la ressent dans cette patine. Il y a une vraie force, un vrai lien entre cet artiste et cet art.

Des sifflets sculptés kongo de la fin du XIXe, début XXe siècle, exposés devant la peinture « 30 avril 1981 » de Pierre Soulages à l’expo « Kongo x Soulages » à la galerie Lucas Ratton.
Des sifflets sculptés kongo de la fin du XIXe, début XXe siècle, exposés devant la peinture « 30 avril 1981 » de Pierre Soulages à l’expo « Kongo x Soulages » à la galerie Lucas Ratton. © Siegfried Forster / RFI

Soulages a exposé une seule fois en Afrique, en 1974, à Dakar. En 1979, il a inventé l’outrenoir. Selon vous, y a-t-il une relation, une cause à effet ? Entre le fait de connaître l’art africain et ensuite de se mettre au noir profond, l’outrenoir 

Je ne sais pas si cette volonté du noir profond est venue à l’issue de cette exposition et de cette rencontre. D’ailleurs, je ne savais pas que Soulages avait exposé en Afrique. Mais, j’ai des témoignages de collectionneurs qui sont amateurs d’art africain et amateurs de cet artiste. Et, à mon avis, ce n’est pas un hasard que beaucoup de collectionneurs d’art tribal collectionnent aussi les œuvres de Soulages.

Moi, j’ai voulu raconter une histoire, confronter des œuvres. Déjà mon grand-oncle, Charles Ratton (1895-1986), dès le début de sa carrière, il a mélangé plusieurs régions, plusieurs types d’objets, du surréalisme, de l’art brut… les contemporains de son époque. Cette exposition aujourd’hui est aussi une façon de rendre hommage à ce grand artiste Pierre Soulages et, en même temps, de le confronter à l’art africain classique.

Vous êtes un marchand d’art réputé, jeune, trentenaire. Pendant ces 30 ans, plein de choses se sont passées concernant la connaissance et la reconnaissance des arts premiers et de l’art africain classique en particulier : en 2000, l’ouverture du Pavillon des Sessions au musée du Louvre. En 2006, l’inauguration du musée du Quai Branly. En 2017, le discours du président français Macron sur la restitution des œuvres africains. Pour vous, était-ce une bonne décision ou a-t-elle porté préjudice à votre profession ?

Non, pas du tout. Ma famille, cela fait presque cent ans qu’on défend cet art africain classique et qu’on essaie de le mettre en valeur, faire des expositions dans le monde entier. Je pense qu’il n’y a pas de mauvaises choses. On a le droit de défendre et de prêcher quelque chose, mais je pense que le seul problème était le message qui a été peut-être un tout petit trop violent et qui a porté une mauvaise vague. Mais, les vrais amateurs sont questionnés, mais ne sont pas choqués de cette démarche. De toute façon, cette discussion touche le domaine public et non pas le domaine privé. Nous, les collectionneurs et les marchands ne sont pas affectés, si ce n’est des mauvaises paroles. Nous faisons tous un travail sur la traçabilité de ces œuvres.

Que représentent pour vous les 20 ans du Parcours des mondes ?

C’est un événement extrêmement important. C’est l'événement au niveau international de l’art tribal, et maintenant, le salon s’est ouvert aussi à d’autres disciplines. Le Parcours des mondes est le meilleur moment pour les collectionneurs du monde entier de voir une concentration de marchands mondialement connus. C’est une opportunité unique dans le monde.

Kongo x Soulages, exposition à la galerie Lucas Ratton, Paris.

20e édition du salon Parcours des mondes, du 7 au 12 septembre, à Paris.

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