Giles Clarke: «Le Yémen est confronté à la plus grande crise humanitaire au monde»

Aden, Yémen. Décembre 2020. Des soldats du Conseil de transition du Sud (STC) passent à toute vitesse devant deux femmes mendiantes Muhamasheen à Lahj, au Yémen. La caste des Muhamasheen a longtemps été considérée comme le peuple le plus marginalisé du Yémen et traitée comme un paria social.
Aden, Yémen. Décembre 2020. Des soldats du Conseil de transition du Sud (STC) passent à toute vitesse devant deux femmes mendiantes Muhamasheen à Lahj, au Yémen. La caste des Muhamasheen a longtemps été considérée comme le peuple le plus marginalisé du Yémen et traitée comme un paria social. © Giles Clarke

« …et le prochain chapitre de cette tragédie s’annonce encore sombre », rajoute Giles Clarke, photojournaliste britannique basé à New York, qui couvre le conflit au Yémen et expose actuellement ses photos au Festival international de photojournalisme Visa pour l’image à Perpignan.

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En mars 2015, une coalition dirigée par l’Arabie saoudite, et soutenue par plusieurs gouvernements occidentaux, dont les États-Unis, la France et le Royaume-Uni, lançait une campagne de bombardements aériens intense contre le Yémen. Elle continue encore aujourd’hui. Selon l’ONU, cette guerre a fait jusqu’ici au moins 230 000 victimes. Entretien.

RFI : Pourquoi avez-vous choisi de couvrir le conflit au Yémen en particulier 

Giles Clarke : J’ai commencé au printemps 2017, en collaboration avec Ocha, le bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU. Nous travaillons ensemble depuis des années. Le Yémen étant un pays en crise humanitaire majeure, un pays criblé par le conflit, il fallait que l’on en parle pour mettre en avant ce qu’il s’y passait. À ce moment-là, la guerre faisait rage depuis deux ans déjà, la situation se dégradait rapidement, c’est là que j’ai commencé à partir sur le terrain avec Ocha. J’y suis retourné quatre fois avec eux depuis 2017. La dernière fois, c’était lorsque la plupart de ces photos exposées à Visa pour l’image ont été prises : en novembre et décembre 2020. 

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé lors de vos différents déplacements là-bas 

Comme vous pouvez le voir sur certains clichés, on constate de manière flagrante la malnutrition des enfants. J’ai des enfants et voir ces bébés dans cet état de malnutrition extrême, c’est l’incarnation de cette crise. On observe clairement le manque d’équipements médicaux, le manque de nourriture : la négligence d’un pays en guerre. Ce sont les divers blocus aussi qui y contribuent. Ce conflit a eu un impact énorme sur les femmes et les enfants. C’est pourquoi il faut absolument que les regards se tournent vers lui. 

Pensez-vous qu’on ne parle plus suffisamment du Yémen au niveau international 

Malheureusement, je m’y suis habitué. Sans vouloir montrer trop d’amertume, cela dépend des décisions des rédacteurs en chef des médias lors de leurs réunions hebdomadaires : qu’allons-nous couvrir cette semaine ? Parfois, je reçois un coup de fil pour qu’on me demande de travailler sur un événement tragique, qui se retrouve souvent en arrière-plan si quelque chose se produit entre-temps. Je le comprends parfaitement, mais cela rend difficile de maintenir le Yémen au cœur de l’actualité.

Ras al-Ara, Lahj, Yémen. Le 25 novembre 2020. Des migrants éthiopiens attendent d'être examinés par une équipe médicale mobile de l'Organisation internationale pour les migrants (OIM) après être arrivés par des bateaux de passeurs dans le sud du Yémen depuis l'Afrique du Nord.
Ras al-Ara, Lahj, Yémen. Le 25 novembre 2020. Des migrants éthiopiens attendent d'être examinés par une équipe médicale mobile de l'Organisation internationale pour les migrants (OIM) après être arrivés par des bateaux de passeurs dans le sud du Yémen depuis l'Afrique du Nord. © Giles Clarke pour UN/OCHA

Sur cette photo, on peut voir de jeunes migrants éthiopiens qui décident de fuir leur propre conflit pour se rendre en Arabie saoudite ou bien au Yémen, sans trop savoir où ils vont se retrouver. Qui sont-ils, d’où viennent-ils 

Un grand nombre d’entre eux viennent de la région du Tigre, beaucoup sont des Oromos. Ils ont des racines dans le Somaliland, du côté de Djibouti, ou bien encore de l’Érythrée. Ils cherchent du travail et de nouvelles opportunités : c’est ce qui les pousse à aller en Arabie Saoudite, en passant par le Yémen. La plupart de ceux avec qui j’ai discuté n’ont même pas conscience qu’une guerre est en cours au Yémen, car eux-mêmes viennent d’une zone en conflit. Alors quelle différence cela fait-il ? Ils vivent dans une zone de conflit, donc passer par une autre, pour eux, il n’y a pas vraiment de différence... Ils veulent travailler en Arabie Saoudite ou plus loin encore. Ce qui est plus inquiétant, c’est ce qui fait surface ces derniers jours. Je viens d’en entendre parler et je suis encore sous le choc : dans le nord du pays, dans les provinces tenues par les Houthis, ces migrants sont à présent recrutés comme mercenaires. Le premier enterrement de « soldat » houthi d’origine nord-africaine vient d’avoir lieu. Ça, c’est très inquiétant. Ces jeunes hommes vont donc y avoir une nouvelle raison de se rendre au Yémen, une raison des plus alarmantes. 

Ce qui contribue à faire perdurer la guerre au Yémen, poussant les gens à fuir certaines régions ?

Tout ce travail date de novembre et décembre. Par exemple, là, nous nous trouvons dans la région centrale, à Marib : c’était une région plus paisible, c’est aussi là que se trouvaient les principales centrales de pétrole et d’électricité. Cet endroit se retrouve petit à petit encerclé par les rebelles houthis, un grand nombre de personnes vivant dans les villages alentour fuient à mesure que ces rebelles se rapprochent de Marib. Cela contribue aux trois, voire quatre millions de personnes déplacées à l'intérieur même du pays : les gens se rendent à Marib. On peut le voir sur cette photo : la petite fille qui se tient dans un cercle blanc - un des protocoles anti-Covid instaurés par les Nations Unies, cette petite fille est arrivée avec sa mère deux jours avant, fuyant la guerre pour venir dans cette ville. Sauf qu’à présent, toute cette ville est menacée elle aussi... À chaque fois que j’y retourne, je vois une inquiétante nouvelle vague de violence.

Des hommes et des femmes yéménites, récemment déplacés, attendent au centre de distribution "Rapid Response" de l'Agence des Nations Unies pour les réfugiés à Marib City, debout en cercles peints pour la danse sociale.  Ces hommes ont été chassés de leurs maisons par l'avancée des forces houthies à l'ouest de la ville de Marib quelques jours auparavant et attendent maintenant de recevoir leur première aide humanitaire composée de couvertures, de kits d'hygiène et d'ustensiles de cuisine parmi d'autres articles ménagers de base.
Des hommes et des femmes yéménites, récemment déplacés, attendent au centre de distribution "Rapid Response" de l'Agence des Nations Unies pour les réfugiés à Marib City, debout en cercles peints pour la danse sociale. Ces hommes ont été chassés de leurs maisons par l'avancée des forces houthies à l'ouest de la ville de Marib quelques jours auparavant et attendent maintenant de recevoir leur première aide humanitaire composée de couvertures, de kits d'hygiène et d'ustensiles de cuisine parmi d'autres articles ménagers de base. © Giles Clarke for UN/OCHA

Et la guerre n’est pas sur le point de s’arrêter 

Non, malheureusement la guerre ne va pas prendre fin de sitôt au Yémen. Ce qui est peut-être le plus inquiétant à présent, c’est le fait qu’elle soit devenue plus fragmentée, entre les milices en guerre, l’État islamique, al-Qaïda : il y a un grand nombre d’acteurs sur ce terrain. Avant, il y avait davantage de coalitions, des cibles et des bombardements précis. On voit encore ce genre de choses, mais de moins en moins : elles laissent la place au chaos.

Avec ce qu’il se passe aujourd’hui en Afghanistan, quelles conséquences sur le Yémen ?

L’État islamique a toujours été une menace. Le Yémen, c’est là que Ben Laden a fondé al-Qaida : les montagnes du pays ont toujours été un refuge pour les tribus en guerre et celles qu’elles abritent. Le problème du Yémen, c’est cette fragmentation : tous les checkpoints sont différents les uns des autres. Quand nous sommes sur le terrain, nous devons toujours bouger, nous devons toujours faire état de notre situation. Je travaille sous l’égide des Nations Unies quand j’y suis, ce sont eux qui dégagent les routes, les rendent sûres. L’accès nécessaire pour obtenir ces clichés, dans plusieurs endroits différents, cela requiert un énorme travail de planification en termes de sécurité : après les États-Unis, c’est la deuxième nation la plus armée du monde, c’est très visible et on peut le voir partout dans le pays. Je ne dis pas qu’on se sent nécessairement menacé, mais c’est un rappel constant que nous sommes au sein d’une société prête à se battre à n’importe quel moment.

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