Le matrimoine, un bien commun qui s'inscrit lentement dans la mémoire collective

Solène Péréda, pianiste, mettait en avant des compositrices du XIXe siècle, dont Louise Farrenc, lors des Journées du matrimoine 2020 à Paris.
Solène Péréda, pianiste, mettait en avant des compositrices du XIXe siècle, dont Louise Farrenc, lors des Journées du matrimoine 2020 à Paris. © Ariane Mestre

L’association HF, qui lutte pour l’égalité des femmes et des hommes dans les arts et la culture, organise depuis six ans les Journées du Matrimoine dans plusieurs régions françaises, en parallèle des Journées du Patrimoine, dont l'édition 2021 se déroule ce week-end. Le but est de mettre en lumière des artistes, des autrices, des compositrices, aussi douées que leurs contemporains et pourtant effacées de la mémoire collective. Si le matrimoine est de plus en plus reconnu, le chemin reste encore long.

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Georges Sand, Camille Claudel, Colette, Jane Austen… « Ces créatrices sont un peu les arbres qui cachent la forêt, beaucoup plus dense que l’on ne le pense », affirme Aurore Evain, metteuse en scène engagée au sein de HF Île-de-France. « Des compositrices formidables mais méconnues ont écrit des monuments de musique, de la symphonie à la composition d'œuvres plus rares encore », ajoute Marie Guérini, secrétaire générale de l'association. Elles s'appellent madame Ulrich, Louise Farrenc ou encore Christine de Pizan et font partie de notre matrimoine. 

Pour la septième année, le collectif HF organise les Journées du Matrimoine dans toute l’Île-de-France, mais aussi dans d'autres régions, de l’Occitanie à la Normandie, en passant par la Bretagne ou encore la Nouvelle-Aquitaine. L’objectif pour ces Journées est clair : réintégrer au sein de l’héritage collectif le matrimoine, oublié, absorbé par le patrimoine, masculin. Marie Guérini, aussi coordinatrice de ces Journées en Île-de-France, précise d’emblée : « Le but n’est pas que les hommes disparaissent de l’héritage culturel, mais que ce dernier soit autant composé d'hommes que de femmes artistes, d’être plus justes dans cet héritage commun, que tout le monde, petits et grands, devrait connaître. »

Un pont entre les créatrices d’hier et d’aujourd’hui

Lors de ces Journées, les créatrices actuelles réinventent au travers de performances les pièces de théâtres, les compositions, les textes de créatrices méconnues. Une des premières conséquences, c'est que les artistes féminines contemporaines ne se sentent plus seules. En tant qu’autrice de pièce de théâtre et chercheuse en histoire théâtrale, Aurore Evain avait déjà vécu ce vide : « Dès 1995, j’ai recherché celles qui m’ont précédé, à partir de cette histoire du théâtre que l’on ne m’avait pas enseignée, je cherchais une légitimité d’autrice et d’artiste du théâtre. »

En 2019, le collectif « Incertaines et fées » de Marie Combeau, Elsa Granat et Claire Méchin, jouait « Le grand loto des oubliées » à la Cité Audacieuse à Paris: une performance immersive basée sur l'histoire de vingt femmes artistes.
En 2019, le collectif « Incertaines et fées » de Marie Combeau, Elsa Granat et Claire Méchin, jouait « Le grand loto des oubliées » à la Cité Audacieuse à Paris: une performance immersive basée sur l'histoire de vingt femmes artistes. © Ariane Mestre

Depuis cette période, et grâce notamment à l’organisation des Journées du Matrimoine, cette légitimité se diffuse peu à peu dans les cercles artistiques féminins. « Les créatrices d'aujourd'hui n’ont plus l’impression d’être des pionnières. C’est très stimulant pour la génération actuelle de savoir qu’il y avait d’autres femmes. Ce n’était pas du tout évident dans les premières éditions, mais maintenant on sent qu’on fait le pont entre créatrices d’hier et créatrices actuelles. », décrit Marie Guérini.

En plus d’offrir des découvertes enrichissantes pour les artistes de tout sexe et de légitimer les créatrices, les Journées du matrimoine voient aussi évoluer leur public. D’un profil plutôt féminin et engagé, l’événement rassemble dorénavant des profils très variés, hommes, femmes et enfants. Une évolution salutaire pour Aurore Evain : « Le public se diversifie parce que la société comprend que cet héritage concerne tout le monde. »

Cette évolution s’explique aussi par l’engagement des institutions, qui célèbrent à leur tour leur matrimoine culturel. Pour la première fois en France, la ville de Montreuil va, d’elle-même, organiser ses Journées du Matrimoine du 17 au 27 septembre. Et cet exemple n’est pas un cas isolé, remarque la dramaturge : « Les programmes des institutions sont de plus en plus riches, les villes commencent à suivre le mouvement. En Europe, Genève a lancé ses premières Journées du Matrimoine la semaine dernière, Bruxelles les reconduit, le Woman’s Legacy Project européen veut insister sur la question de la lecture genrée du patrimoine. »

Un long chemin à parcourir

Sur le terrain, la culture reste un monde genré, d’après les rapports du Département des études, de la prospective et des statistiques et du Haut Conseil à l'Égalité entre les femmes et les hommes. 1 % des opéras programmés sont l'œuvre de femmes, elles représentent un tiers des architectes, obtiennent seulement un tiers des aides à la création artistiques, ne dirigent que 29% des établissements publics les plus dotés en financement, réalisent deux  films sur dix… Des chiffres représentatifs du chemin qu’il reste à faire. « L’Histoire des femmes artistes s’efface tous les trente ans : des créatrices, des années 1970 - 80 commencent déjà à être oubliées. Il faut penser la question du matrimoine sur la longue durée. », alerte Aurore Evain.

Interrogée ce qui lui ferait dire que le matrimoine est enfin devenue l’égale du patrimoine, elle répond : « Quand on parlera de Journées de l’héritage culturel, constituées égalitairement à la fois de patrimoine et de matrimoine, que l’on ne se posera même plus la question de savoir si l’œuvre est d’une femme ou d’un homme. Mais on n’en est pas encore là. »

►  À écouter aussi : Balade féministe à Paris : à la recherche des femmes

 

« Matrimoine » n'est pas un néologisme

Le mot « matrimoine », dérivé du latin mater, mère, n’est pas un néologisme. Au Moyen Âge, quand un couple se mariait, il déclarait à la fois son patrimoine, les biens du père, et son matrimoine, les biens de la mère. Des siècles plus tard, il ne reste de lui que les agences matrimoniales :  un adjectif qui s’est réduit à la sphère du mariage, du privé. « Ce mot m'intéresse justement parce qu’il a une Histoire politique qui raconte cet effacement : le patrimoine a supplanté le matrimoine, avant de l'effacer complètement des mémoires. », explique Aurore Evain, chercheuse en Histoire du théâtre. 

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