Un.e air.e de famille: de l’anticolonialisme à la pensée décoloniale

« Owanto, Flowers II, La jeune fille à la fleur », impression UV sur aluminium, fleur en porcelaine froide (2019).
« Owanto, Flowers II, La jeune fille à la fleur », impression UV sur aluminium, fleur en porcelaine froide (2019). © Owanto, 2021 - Courtesy of Owanto Studio. Chapelle du musée d’art et d’histoire de Saint-Denis. Photo: Olivier Favier.

Les « quartiers généraux » de la saison Africa2020 ont été autant de petits centres culturels panafricains temporaires. L’exposition « un.e air.e de famille » est le dernier d’entre eux, au Musée Paul Éluard de Saint-Denis à voir jusqu’au 8 novembre 2021.

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Le titre joue sur les codes de l’écriture inclusive, pour rappeler que les œuvres de treize femmes artistes contemporaines entrent en dialogue avec des œuvres issues des collections du musée, lesquelles ont été presque exclusivement produites par des hommes. Cet air de famille, qu’on trouvait autrefois entre les arts extra-européens et les artistes qui exprimaient une fascination à leur égard, rapproche davantage ici l’anticolonialisme d’autrefois et la pensée décoloniale d’aujourd’hui.

L’aire de famille, c’est bien sûr ce vaste territoire du non-occidental qui de fait s’est construit une Histoire commune, au travers de la domination coloniale et de la résistance à cette domination. C’est aussi, tout simplement, poser à un autre endroit la question de l’universel et de la grande famille humaine. Lors de l’exposition La vérité sur les colonies dans le 19e arrondissement de Paris en 1931, on pouvait lire cette phrase de Karl Marx : « Un peuple qui en opprime d’autres ne saurait être libre. »

L’anticolonialisme d’autrefois était souvent pétri d’imaginaire colonial

« Qu’est-ce que ça peut être la décolonisation d’un musée ? » s’interroge Farah Clémentine Dramani-Issifou, commissaire de l’exposition, en charge notamment des artistes contemporaines. Tel est le sens profond d’associer ces dernières aux documents et aux œuvres liées notamment au fonds Paul Éluard conservé au musée, qui témoigne de l’anticolonialisme vigoureux du groupe surréaliste.

Rappelons d’abord que 1931 reste l’année de « l’Exposition coloniale à Paris » qui n’attire pas moins de 8 millions de visiteurs. Le discours critique, sans grande audience, des surréalistes et des intellectuels qui partagent leurs idées, nous frappe à distance par son courage, sa virulence, mais aussi, souvent, par ses limites et les fantasmes qu’il continue de véhiculer.

Ainsi ceux-là mêmes qui dénoncent les horreurs de la guerre du Rif en 1925 usent de formules comme « Art nègre », « Art sauvage », « Art primitif », retour à un état de « nature », lesquelles témoignent des préjugés occidentaux et des non-sens de l’exotisme. Si la condamnation de l’impérialisme est sincère, la rencontre avec « l’autre » n’a pas encore eu lieu, et Farah Clémentine Dramani Issifou de citer le philosophe Philippe Sabot, parlant de « l’ambiguïté constitutive du primitivisme ».

Pour Anne Yanover, qui dirige le musée Paul Éluard, cette exposition est aussi l’occasion de « donner à voir les points communs des collections et notamment les engagements anticoloniaux » qu’on trouve en effet avec une remarquable constance dans les satires d’Honoré Daumier au milieu du XIXe siècle comme un siècle plus tard dans celles de Jean Effel.

13 artistes décoloniales

La déconstruction de cet imaginaire de domination et de mort est donc toujours en cours, comme nous le montre, par exemple l’installation des sœurs Chevalme, artistes à l’origine de ce désir d’exposition collective. Dans un salon européen bourgeois, les photos au mur rejouent quelques scènes d’humiliations et de massacres coloniaux, lesquelles ne sont pas entrées en Europe dans la mémoire collective. Le mur de photographies réalisé par Nadia Kaabi-Linke, minuscules portraits délicatement encadrés de personnes amenées comme « marchandises » afin de peupler les attractions de l’Exposition coloniale, fixe le regard du public, qui se prend à détailler chacun de ces visages.

La même artiste est présente par une installation vidéo où l’on entend les questions du formulaire du visa imposé aux ressortissants tunisiens désireux de se rendre en Europe, scandé comme un « rituel judiciaire de l’inquisition médiévale ». Tout comme Yto Barrada, qui photographie deux silhouettes devant une publicité pour le voyage maritime, Nadia Kaabi-Linke établit ainsi un lien entre l’oppression coloniale d’autrefois et le rejet de l’immigration aujourd’hui, tel qu’il s’incarne aussi dans le contrôle aux frontières.

Le film de Katia Kameli autour d’un kiosque à cartes postales d’Alger interroge ce qu’elle nomme Le roman algérien, hanté par les 132 années d’occupation française. La même artiste était présente dans l’exposition collective Répare, reprise présentée au printemps à la Cité des arts à Paris, qui elle aussi témoignait des désordres du monde.

Quant à Owanto, c’est la découverte d’une collection de photographies insoutenables dans un tiroir familial, qui l’a amenée à en agrandir quelques-unes, comme l’image de cette jeune fille excisée, les yeux baissés sur son sexe mutilé, lequel est recouvert par l’artiste d’une fleur en porcelaine froide. Elle est présentée dans la chapelle déconsacrée attenante au musée, qui servit de juridiction de proximité au cours du siècle dernier. Le lieu porte encore sur son fronton une inscription qui, en souvenir des surréalistes, pourrait tout aussi bien décrire l’exposition comme un hasard objectif : Justice de paix.

À voir jusqu’au 8 novembre 2021, au Musée d’art et d’histoire Paul Eluard, métro Saint-Denis Porte de Paris, ligne13. L’exposition est accompagnée d’un riche programme de visites guidées. Du 7 au 9 octobre, le musée accueille un colloque sur l’esclavage colonial dans les collections des musées européens : mises en récit et regards d’artistes.

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