Entretien

Aux Francophonies, Odile Sankara prône le règne des femmes et de la beauté

La metteure en scène burkinabè Odile Sankara a présenté la première de sa pièce « Et que mon règne arrive » aux Zébrures d’automne des Francophonies à Limoges.
La metteure en scène burkinabè Odile Sankara a présenté la première de sa pièce « Et que mon règne arrive » aux Zébrures d’automne des Francophonies à Limoges. © Christophe Pean

« La force des femmes est ancrée dans des valeurs. » Au festival Les Zébrures d’automne des Francophonies à Limoges, la metteure en scène burkinabè Odile Sankara nous offre une interprétation percutante et joyeuse du manifeste littéraire pour les femmes en Afrique, « Et que mon règne arrive », de la grande écrivaine camerounaise Léonora Miano. Une création formidablement habitée sur le plateau par deux comédiennes puissantes et un homme ingénieux. Entretien après la première du 23 septembre au CCM Jean Gagnant.

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RFI : Et que mon règne arrive met en scène le règne du féminin. Pour vous, l’enjeu d’aujourd’hui, est-ce le règne des femmes ?

Odile Sankara : Oui, l’enjeu c’est ça. Ce n’est pas tant que les femmes occupent la place. Il ne s’agit pas du sexe féminin, mais de l’énergie féminine, tout ce que les femmes portent : l’éducation, la transmission… Elles occupent les maillons forts d’une longue chaîne. Pour cela, il faut restaurer l’énergie féminine à l’endroit sociétal et politique pour l’organisation des choses.

La pièce parle souvent la force féminine. De quelle force s’agit-il ?

C’est une force ancrée dans des valeurs sociétales et culturelles très profondes qui ne datent pas d’aujourd’hui. Comme évoqué dans la pièce, dans l’histoire de l’humanité, nous avons eu des femmes fortes, notamment en Afrique, des femmes guerrières, des Amazones, des prêtresses, des femmes du quotidien qui ont porté nos sociétés. Pour cela, le texte nous dit : « éduquons nos filles ! », parce que c’est la femme qui porte le socle. Elle est au centre.

Odile Sankara, comédienne, metteure en scène et présidente du prestigieux festival Les Récréatrales à Ouagadougou, au Burkina Faso.
Odile Sankara, comédienne, metteure en scène et présidente du prestigieux festival Les Récréatrales à Ouagadougou, au Burkina Faso. © Siegfried Forster / RFI

Dans le spectacle, il y a un bar qui s’appelle « Le choc du futur », tenu par un jeune homme, un charmeur aussi dynamique que troublé par le nouveau rapport de force qui s’annonce entre hommes et femmes. Quel est le rôle de l’homme dans tout ce changement ?

Moi, je l’appelle l’homme au service des femmes [rires]. C’est pour rigoler. On n’est pas dans un conflit entre les sexes masculin et féminin. Le texte le dit : « on s’est trompé de lutte ». Dans la question de l’émancipation de la femme, il y a eu aussi des leurres. Ne nous trompons pas de combat ! L’essentiel est de pouvoir convoquer la place de la femme à l’endroit de nos sociétés pour que la femme aide à l’organisation politique et sociétale. C’est important. Pour moi, ce sont simplement des questions d’éducation et de transmission.

« Et que mon règne arrive », une mise en scène de l’artiste burkinabè Odile Sankara d’après un texte de l’auteure camerounaise Léonora Miano.
« Et que mon règne arrive », une mise en scène de l’artiste burkinabè Odile Sankara d’après un texte de l’auteure camerounaise Léonora Miano. © Christophe Péan

Pourquoi vous nous mettez en garde de ne pas confondre ce combat avec une « sororité planétaire » ?

Dans la sororité planétaire, le débat n’est pas le même. En Afrique, le combat de la femme n’est pas le même. Même si, partout, le regard qu’on pose sur la femme – émancipée ou pas, de pays développés ou avancés, riches ou pauvres – est toujours le même : c’est le sexe considéré comme « faible » et il y a des mots pour la qualifier.

En l’occurrence, nous, en Afrique, la femme – quel que soit son niveau d’éducation, son rang social, son statut – elle sait qu’elle porte déjà la société à l’endroit familial. C’est elle qui porte la famille, l’homme, les enfants dans la question de l’éducation, de l’organisation. Pour une société et pour l’humanité, c’est important de pouvoir confier les rênes de la vie à la femme.

Le texte de votre spectacle a été écrit par Léonora Miano. Qu’est-ce que vous appréciez le plus dans sa façon d’écrire ?

J’apprécie l’élégance de la langue. Elle peut dire les choses les plus douloureuses. Elle peut être à l’endroit de la révolte - et elle l’est en permanence vis-à-vis d’un certain nombre de questions qui nous minent aujourd’hui -, mais elle le dit avec une élégance et avec fierté. Elle choisit des mots qu’elle peut faire entendre pour que l’autre les entende, même si c’est conflictuel. Ses mots, c’est à l’image d’Aimé Césaire. Césaire était le plus révolté de toute sa génération, mais il portait sa lutte dans la poésie. Avec Léonora, c’est pareil. Elle porte son combat dans la langue pour que tout le monde puisse l’entendre et être à l’endroit du combat.

Dans votre mise en scène, l’élégance, l’intelligence, la poésie et la rage n’empêchent ni la séduction ni l’humour. Vous sollicitez même joyeusement la musique et la danse pour faire vivre le texte de Léonora Miano.

Pour moi, c’est important. Ce sont des arts théâtraux et le théâtre est l’endroit où l’on peut convoquer tous les autres arts en même temps sur le plateau. Je voulais aussi qu’il y ait des femmes puissantes, de belles comédiennes puissantes comme Safourata Kaboré et Florisse Adjanohoun. Et je voulais montrer la beauté. Avec le conflit et la révolte, avec la douleur que nous portons en nous, nous ne devons pas oublier la beauté. Aujourd’hui, la tragédie contemporaine a obstrué la beauté. Au quotidien, on ne voit plus la beauté, alors qu’elle est partout, elle nous entoure. Dans notre environnement, sur chacun entre nous, il y a de la beauté, il y a de la lumière, mais il y a des problématiques qui éteignent cette lumière-là. Moi, je voulais qu’il y ait de la beauté et de la poésie sur le plateau.

La metteure en scène burkinabè Odile Sankara (entourée de son équipe) après la première de sa pièce « Et que mon règne arrive » aux Zébrures d’automne des Francophonies à Limoges.
La metteure en scène burkinabè Odile Sankara (entourée de son équipe) après la première de sa pièce « Et que mon règne arrive » aux Zébrures d’automne des Francophonies à Limoges. © Siegfried Forster / RFI

Le texte et la mise en scène sont aussi un hommage aux femmes en Afrique. Vous êtes depuis longtemps dans ce combat pour les femmes dans le théâtre, en tant que membre fondatrice de l’association Talents de femmes ou en tant que coorganisatrice du festival La voix des femmes. La situation des femmes au théâtre a-t-elle progressé au Burkina Faso et dans les autres pays du continent africain ?

Souvent on avance en reculant. Il y a beaucoup de choses qui nous minent, nous, les artistes au féminin. On porte une famille et si l’on est mariée, on porte le mari, à bout de bras. On va s’occuper des enfants, etc. Mais, aujourd’hui, il y a une transformation sociale que les femmes ont gagnée politiquement. On a gagné des luttes. Plus de femmes viennent dans l’art, plus de femmes confirmées. Avant, elles sont venues, mais cela s’est très vite évaporé dans la nature. Aujourd’hui, il y a des femmes qui restent, dans la durée, et s’affirment dans l’art. Léonora Miano, comme d’autres femmes, est un modèle qui a suscité des vocations. Moi, j’ai beaucoup d’espoir. Je le vois au Burkina. Nous avons eu de la chance avec Thomas Sankara [l’ancien président burkinabè et icône de la gauche en Afrique, dont Odile Sankara est la sœur cadette, NDLR], cela nous a galvanisées, parce qu’il avait porté la femme vraiment à un niveau assez noble. Aujourd’hui, nous avons cet héritage. En tout cas, dans l’Afrique francophone, cela bouge beaucoup.

Vous êtes présidente des Récréâtrales, du plus grand festival de théâtre au Burkina Faso. Présenter la première de votre pièce Et que mon règne arrive aux Zébrures d’Automne des Francophonies à Limoges, en France, qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Pour moi, c’est une vitrine. Je connais bien les Francophonies. J’y ai déjà joué en tant que comédienne. Là, je viens en tant que metteure en scène. Ce n’est pas la même posture. Je prends la parole autrement, de bout en bout. C’est important de pouvoir nourrir sa pensée et de la confronter à d’autres, rencontrer un public qui est réceptif. Cela nous permet d’avancer et de nous remettre en question.

► À lire aussi : Les Francophonies 2021: «Quelle place pour la création francophone en France?»

Et que mon règne arrive, texte de Léonora Miano, mise en scène d’Odile Sankara. Création au festival Les Zébrures d’automne 2021 aux Francophonies à Limousin, en France.

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