Entretien

AKAA: l’artiste sud-africain Sakhile Cebekhulu explore «cette société de masques»

L’artiste sud-africain Sakhile Cebekhulu devant son œuvre « Ucleva Wase Paki » (Park Street) exposée au salon AKAA (Also Known As Africa).
L’artiste sud-africain Sakhile Cebekhulu devant son œuvre « Ucleva Wase Paki » (Park Street) exposée au salon AKAA (Also Known As Africa). © Siegfried Forster / RFI

Invité par sa galerie Bonne Espérance, le photographe Sakhile Cebekhulu est l’un des 138 artistes de 40 pays qui présentent actuellement leurs œuvres à l’AKAA, la plus grande foire française dédiée à l’art contemporain d’Afrique et ses diasporas.

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Ses images en noir et blanc brodées et colorées, entre documentaire et féérie, sont le fruit d’un mélange particulier : un sens aiguisé d’observation, l’envie d’hybridation issue de sa passion pour la mode (et sa propre marque Sash), et la revendication à la fois de ses racines zulu et de son goût pour l’afro-futurisme.

Sakhile Cebekhulu est né en 1989 à Johannesburg. Ce photographe et créateur de mode étonne avec ses tirages pénétrés et soignés par un fil rouge brodé évoquant l’amour, le sang et les scarifications traditionnels. Après Tradition Forget Me, série abordant son appartenance à la tribu Zulu, et I am… hope, sa nouvelle série Siwadle Mask (Nous portons des masques) explore le changement des mœurs et des comportements à l’heure actuelle des masques omniprésents. 

RFI : Les masques sont partout dans l'espace public. Quelques heures après votre arrivée à Paris pour l’AKAA, quelle est pour vous la différence entre la situation à Johannesburg et à Paris ?

Sakhile Cebekhulu : Je me suis rendu compte que vous êtes plus relâchés, ici, les masques sont presque une option. À Johannesburg, le port du masque est obligatoire. En revanche, quand je suis arrivé à Paris, j'ai réalisé que nous vivons tous encore dans un seul monde. Pratiquement tout le monde porte des masques.

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Dans votre travail artistique, le masque est aussi une question d'identité. Pourquoi ?

Quand j'ai commencé à concevoir la série, c'était avant même le Covid. Le titre Siwadle Mask est un jargon d'Afrique du Sud qui signifie que vous portez un masque ou que vous avez une certaine expression sur votre visage. Pour faire cette série, je quittais mon studio pour me promener en ville, pour observer les gens. Je voyais qu'ils portaient inconsciemment des masques sur leurs visages, pour différentes raisons : soit pour se protéger, soit pour s'intégrer, soit simplement pour exprimer qui ils sont et leur identité. C'est ainsi que l'œuvre a vu le jour.

Les rues de Johannesburg (« Jozi’s Streets ») vues par l’artiste sud-africain Sakhile Cebekhulu, actuellement exposées au salon AKAA (Also Known As Africa).
Les rues de Johannesburg (« Jozi’s Streets ») vues par l’artiste sud-africain Sakhile Cebekhulu, actuellement exposées au salon AKAA (Also Known As Africa). © Siegfried Forster / RFI

Depuis 2020, les masques ont pris une telle importance, mais dans ma série, je parle plus de l'identité, des espaces que nous occupons, de ces masques que nous mettons inconsciemment pour différentes raisons. Dans la série, j'explore le centre-ville de Johannesburg, les rues dans lesquelles nous marchons, en observant les gens et cette société de masques.

Si vous regardez l'ensemble de la série, il y a différentes idées de masquage. Certains couvrent le visage, d'autres masquent le corps entier pour masquer aussi leur environnement. Parfois, lorsque vous marchez dans la ville, dans certaines zones spécifiques, vous avez l’impression de ne même pas voir des gens, mais plutôt des ombres qui se promènent.

Quelle histoire racontez-vous dans Park Station ?

Park Station est une gare très populaire en Afrique du Sud où beaucoup de gens de différentes régions se rendent. Elle est également connue pour sa criminalité. La personne qu’on aperçoit sur l’image tremble de peur, pour cela elle essaie de mettre un masque pour montrer qu'elle n'a pas peur. Tout est exprimé de façon abstraite pour rendre les choses pas trop évidentes. Il y a des couleurs, en même temps elle essaie de se fondre dans la masse, mais le masque la fait ressortir. Il s'agit de trouver des métaphores et de jouer avec la société.

Détail de « Isithunzi 2 », tirage photographique brodé de l’artiste sud-africain Sakhile Cebekhulu, actuellement exposé au salon AKAA (Also Known As Africa) 2021.
Détail de « Isithunzi 2 », tirage photographique brodé de l’artiste sud-africain Sakhile Cebekhulu, actuellement exposé au salon AKAA (Also Known As Africa) 2021. © Siegfried Forster / RFI

Dans les trois images en plus petit format, Jozi's Streets, le masque prend encore une autre forme.

Jozi's Streets est inspiré par les rues de Johannesburg : « always turning, never ending » (« toujours en train de tourner, mais sans fin »). Ces trois images représentent une chose simple : Johannesburg est votre masque. Ces personnes font tellement partie de Johannesburg qu’elles deviennent invisibles. Elles sont Joburg. Par exemple ces vendeurs de rue qui ont émigré d'autres pays africains pour vendre leurs produits à Johannesburg. Ils deviennent une partie des rues de Joburg. Lorsque vous êtes un Joburger, quelle que soit la province d'Afrique du Sud d’où vous venez, vous devenez un Joburger. Avec votre masque de Joburger, vous représentez partout Johannesburg.

Quand vous pensez aux deux dernières années, avec les masques, qu'est-ce qui a changé dans le comportement quotidien des gens à Johannesburg ?

Ce qui a changé, c’est que cela a offert aux gens la possibilité de se masquer consciemment. J'ai quelques amis qui me disent : « Je suis tellement content, parce que, avec les masques, les gens ne peuvent pas voir qui je suis. » Donc, aujourd’hui, ils portent consciemment un masque dans leur vie quotidienne. Le masque a eu un impact considérable. C'est presque devenu un deuxième visage. Et vous ne pouvez aller nulle part sans votre visage, alors que, avec le masque, les gens ne peuvent pas voir votre visage. Le masque est aujourd’hui utilisé pour différents types de protection. C'est devenu une chose complètement folle.

« Vuma Agree » (détail), tirage photographique brodé de l’artiste sud-africain Sakhile Cebekhulu, actuellement exposé au salon AKAA (Also Known As Africa) 2021.
« Vuma Agree » (détail), tirage photographique brodé de l’artiste sud-africain Sakhile Cebekhulu, actuellement exposé au salon AKAA (Also Known As Africa) 2021. © Siegfried Forster / RFI

Quand vous pensez à la culture à l'époque du coronavirus, qu'est-ce qui a changé dans le domaine culturel ou dans votre manière de créer ?

Quand le Covid est arrivé, ça a vraiment tout changé pour moi : ma façon de travailler, ma façon de penser l’art et d’être artiste dans la société. Tout peut arriver à tout moment. À un certain moment, on avait l'impression qu’on est arrivé à la fin du monde. Cela m'a fait prendre conscience pourquoi je suis artiste.

Alors, après ces deux ans de réflexion, pourquoi êtes-vous artiste aujourd'hui ?

[Rires] Je ne pense pas que ce soit quelque chose à quoi je puisse répondre. J'ai même posé à Google la question : « Quel est le rôle d'un artiste ? » Pour moi, il s'agit de créer une conversation avec mon travail, d'éduquer les gens et de mettre certaines choses en lumière. Je suis une personne très observatrice et parfois nous voyons tous quelque chose, mais nous ne réalisons pas que nous le voyons tous. Pour la série, j’ai dû traverser des zones assez dangereuses de la ville. Et mon travail me ramène souvent à des questions comme : « Je ne suis pas la personne qui je suis ». C'est presque une thérapie pour moi.

► Siwadle Mask (« Nous portons des masques »), la série du photographe sud-africain Sakhile Cebekulu est présentée jusqu'au 14 novembre par la galerie Bonne Espérance à l'AKAA (Also Known As Africa), foire d'art contemporain dédiée à l'Afrique et ses diasporas, à Paris

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