Entretien

«Décarbonons la culture», arts, cinéma, livre, spectacle, numérique…

Le think tank français The Shift Project a publié le 30 novembre 2021 le rapport « Décarbonons la culture », un état des lieux inédit et un guide d’action pour les acteurs culturels en France.
Le think tank français The Shift Project a publié le 30 novembre 2021 le rapport « Décarbonons la culture », un état des lieux inédit et un guide d’action pour les acteurs culturels en France. © The Shift Project

La crise écologique et le changement climatique sont omniprésents dans plus en plus de films, livres, spectacles et œuvres d’art. En revanche, par rapport à son propre fonctionnement de production et diffusion des créations artistiques, une très grande partie du monde culturel continue à fermer les yeux concernant les émissions de gaz à effet de serre générées dans le domaine de la culture. Le « think tank » français The Shift Project vient de publier un premier état des lieux de l'impact climatique de la culture en France. Un rapport aussi critique que constructif, « Décarbonons la culture ». Entretien avec le chef du projet, Samuel Valensi.

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RFI : Dans votre rapport de 203 pages, vous affirmez que si nous ne décarbonons pas la culture, « la place de la culture dans notre société est en danger ». Pourquoi ?

Samuel Valensi : Quand on regarde l’impact des émissions de gaz à effet de serre du secteur culturel, on voit que c’est un secteur qui est extrêmement dépendant des énergies fossiles. Or, ces énergies fossiles, d’une part, elles ont l’obligation d’être réduites dans le cas d’une transition énergétique dictée par la stratégie nationale d’une réduction de carbone. D’autre part, ces énergies fossiles ont besoin de 250 000 années pour qu’elles se renouvellent et on n’a pas ce temps-là. Autrement dit, on fait face à des stocks de plus en plus limités. Et on arrive, petit à petit, dans des zones de contrainte. On pourrait aussi ajouter que dans le cas du changement climatique, les risques sanitaires vont croissant et on a vu que c’était un risque auquel le secteur culturel est particulièrement exposé. Cela fait beaucoup de bonnes raisons de faire la transition dans la culture. La culture est dépendante d’énergies qui la mettent en danger et elle a des modes de production et de diffusion qui méritent d’être questionnés.

[Image 1] Apport économique du secteur culturel
Apport économique du secteur culturel en France. © The Shift Project

The Shift Project, dont l’initiative repose sur le travail de bénévoles, a présenté le premier rapport général en France sur la décarbonation de la culture et selon vous et votre équipe, il a été très difficile d’obtenir les informations. Peut-on dire que ce manque d’information dit déjà tout sur l’état actuel des choses dans le domaine de la culture en France ?

Ce manque d’information est lié à deux choses : la première est le manque de formation des acteurs. Comme ils ne connaissent pas du tout les enjeux énergie-climat, cela ne leur apparait pas du tout comme une priorité dans leur métier. Des étudiants ont fait un travail auprès des professionnels du secteur et ils démontrent que 93% des acteurs n’ont pas reçu de formation dédiée au sujet. Donc, on comprend très bien pourquoi ils estiment tous de faire le tri des déchets est la priorité par rapport au changement climatique. Or, généralement, cela représente entre 0% et 1% du bilan carbone des établissements où ils travaillent. La deuxième raison est que nous sommes un secteur qui travaille énormément dans l’urgence, c’est-à-dire, nous n’avons souvent pas beaucoup de temps et de moyens pour mesurer nos impacts, bien comprendre les problèmes et voir comment les résoudre.

Vous êtes vous-même auteur et metteur en scène. Dans le domaine du spectacle et des arts vivants, quelles mesures concrètes prônez-vous dans le rapport pour réduire le bilan carbone par exemple d’un spectacle ou d’un festival ?

En général, il y a des trajectoires de réductions d’émissions possibles entre 50% et 80% de réduction des émissions. Après, pour atteindre la neutralité carbone [objectif que s'est fixé la France en 2050, NDLR], on devrait compter sur des avancées technologiques, comme l’allègement des véhicules, le report vers le train pour beaucoup de mobilités, les transports en commun, etc. D’abord, nous avons besoin de faire tout un tas d’efforts structurant l’organisation de nos activités. Par exemple la relocalisation. Concrètement, cela pourrait être de relocaliser tous les achats d’un festival ou de relocaliser les lieux de stockage ou de menuiserie pour les décors. Le Théâtre national de la Colline a fait passer ses entrepôts de stockage qui étaient en Normandie en banlieue parisienne. Ainsi, il a réduit drastiquement l’impact des transports pour ce poste.

[Image 2] Le périmètre d’étude du rapport « Décarbonons la culture »
Le périmètre d’étude du rapport « Décarbonons la culture » du Shift Project. Le rapport est basé sur une centaine d'entretiens auprès de professionnels du secteur culturel. © The Shift Project

Ralentir est une autre mesure. L’intensité de programmation et le très grand nombre de kilomètres parcourus font l’essentiel des émissions, que ce soit de la part des spectateurs ou des artistes et des œuvres qui sont transportés. Dans les grands festivals de musique, généralement, les artistes viennent avec cinq, six, sept, huit, neuf ou dix semi-remorques, tous chargés avec 9 tonnes. Cela fait beaucoup d’émissions sur les routes. Les plus grands groupes comme Coldplay ou U2, ce sont plutôt 30 ou 40 semi-remorques sur les routes en déplacements. Ralentir ne veut pas forcément dire de faire moins de choses, mais de faire plus de choses sur le même territoire avant de repartir, parcourir des distances plus courtes entre les dates. Renoncer à certaines pratiques serait une mesure supplémentaire, par exemple de supprimer les clauses d’exclusivité territoriale.

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Dans le domaine du cinéma, votre rapport estime « l’impact carbone moyen d’un long métrage français pour le cinéma autour de 750 tCO2e ». Le Festival de Cannes a affiché cette année pour la première fois un engagement pour l’environnement avec des promesses de recyclage, de la bouteille d’eau jusqu’au tapis rouge, sans oublier une éco-participation de ses festivaliers et la première section de films sur l’environnement. En même temps, le Centre national de cinéma (CNC) a présenté son plan « Action ! » qui lie dorénavant les subventions à la présentation d’un bilan carbone du film concerné. Peut-on dire que la France est pionnière dans le domaine du cinéma ?

Je ne sais pas si elle est pionnière, parce qu’il y a eu des études sur l’impact du secteur culturel qui ont été faites au Royaume-Uni et aux États-Unis. En tout cas, la France a cette particularité d’avoir des organismes publics permettant d’organiser l’action du secteur et de résoudre des crises. Le CNC l’a fait pour la parité, les outils numériques dans les salles, pour la diffusion… Concernant le plan « Action ! », on pourrait être déçu à priori, parce qu’il y a peu de mesures concrètes, mais il est assez normal dans un secteur qui n’a pas tout à fait mesuré son impact qu’il y ait peu de mesures concrètes. Mais le plan est plutôt positif, parce qu’il est indispensable de bien poser le problème pour bien le comprendre.

Par contre, du côté du Festival de Cannes, l’essentiel des efforts et des mesures mises en avant concerne les déchets. C’est très utile pour l’impact sur les ressources en eau, en sol, en air, etc., mais l’impact sur la partie énergie-climat est très faible. Les seules mesures mises en avant, c'est de mettre plus de véhicules hybrides et électriques à disposition, et de proposer une alternative végétarienne, mais, encore une fois, aucune de ces mesures n’est chiffrée. On ne sait pas d’où le Festival de Cannes part, donc, c’est très difficile de dire s’il réduit ses émissions CO2 qui restent 10 000 ans dans l’atmosphère, donc aucun arbre planté via la compensation carbone ne suffira à en réduire les effets.

[Image 3] Comment diviser par trois les émissions CO2 d’un grand festival en France ?
Comment diviser par trois les émissions CO2 d’un grand festival en France ? © The Shift Project

Vous abordez aussi le numérique comme un axe transversal. Et qui dit « numérique » dit aussi « pollution numérique ». Pour rester dans le domaine du cinéma, pouvez-vous donner des chiffres concrets concernant l’impact en CO2 provoqué par le visionnage d’un film, pour que le cinéphile écolo puisse décider s’il va le regarder en salle, en DVD ou en streaming sur une plateforme ?

Sur la manière de regarder un film en salles, vous avez les estimations dans le rapport [les 2 041 salles de cinéma en France « émettent environ 1,07 million de tonnes CO2e par an, ce qui fait une moyenne de 524 tCO2e par cinéma ». Mais un mono-écran émet environ 150 tCO2eq quand un multiplexe en émet 2 600 tCO2e. Pourtant, les 232 multiplexes enregistrent 60 % des entrées et les 1 134 mono-écrans seulement 9 % des entrées, NDRL].

En revanche, sur le numérique, c’est assez difficile à dire qu’un usage a tant d’émission de CO2, parce que cela revient à attribuer à un spectateur devant son écran tout un tas de choses qui ne sont pas forcément de son fait. Mais il faut regarder comment l’audiovisuel participe à la croissance des usages. Aujourd’hui, toute la filière VOD (Vidéo à la demande), Netflix, Prime, etc. utilise près de 30 % de la bande passante de l’internet. Autrement dit, à chaque fois qu’on consomme dix gigas sur internet, il y en a trois qui sont dédiés à la VOD [et 9 gigas au jeu vidéo, 10 aux Tubes comme YouTube, Viméo, etc., 22 gigas à la pornographie et 10 gigas aux réseaux sociaux, NDLR…].

Et la tendance actuelle est de faire augmenter les formats diffusés. Il y a quelques années, les formats tournaient autour de 1 giga avec des films à 720 pixels. Aujourd’hui, la norme est plutôt entre la 2K et la 4K, c’est-à-dire des fichiers qui sont 30 à 50 fois plus lourds. Avec la réalité virtuelle, on va diffuser des fichiers qui pèsent 150 Go pour une heure et demie de film. Donc, on doit avoir conscience que tout cela pèse sur les infrastructures, cela augmente les besoins concernant la bande passante et la demande à déployer la 5G et la fibre de façon massive. La culture participe à la croissance très forte des émissions du numérique.

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[Image 4] La mobilité du monde de l’art en question
La mobilité du monde de l’art en question. Source : Julie’s Bicycle, The Art of Zero, avril 2021. © The Shift Project

Pour citer une phrase de votre rapport : « Pour l’instant, rien ne garantit que les usages numériques en cours de développement dans le secteur culturel assureront une diminution de sa consommation énergétique ou de ses émissions de gaz à effet de serre. » Le secteur de l’art, des musées et des foires y apparaît également comme un très grand pollueur à cause du déplacement des visiteurs et le transport des œuvres. Un événement culturel comme la première Biennale Photoclimat avec ses cadres recyclés et une mise en place écologique reste pour l’instant une exception absolue. Vous avez regardé de près les pratiques du Grand Palais et du musée du Louvre. Comment peut-on aujourd’hui réduire les émissions dans les musées et les expositions ?

Déjà, cela pose une question de fond. Quel est le rôle des établissements comme des musées en France qui, aujourd’hui, sont totalement pensés sur le format de l’attractivité territoriale et du rayonnement international ? Historiquement, le Grand Palais [inauguré en 1900, NDLR] a déjà vécu sans pétrole. Donc, cela pose des questions sur le modèle, parce que l’essentiel des émissions est provoqué par les visiteurs. Comment va-t-on réussir à maintenir des expositions dans ces lieux-là sans être totalement dépendant des énergies fossiles pour faire venir des gens ? Il y a plusieurs possibilités. Peut-être les outils numériques vont nous aider, peut-être l’attractivité va être pensée autrement en déplaçant plus les œuvres que les visiteurs. Peut-être faut-il aussi réduire le nombre d’œuvres qui viennent. On voit bien ce qui s’est passé avec le musée du Louvre. C’est l’établissement qui a l’impact carbone le plus important dans le secteur, 4 millions de tonnes de carbone, et quasiment la totalité est provoquée par ses visiteurs étrangers. Et c’est le musée et même l’établissement culturel public qui a reçu le plus de subventions pour faire face à la crise Covid. Autrement dit, le coût de l’inaction pour ce musée ira croissant dans un contexte sanitaire ou énergétique difficile.

Vous avez souligné dans le rapport non seulement le manque d’information actuel par rapport au défi énergie-climat, mais aussi la quasi-absence de budget dédié à cette question au ministère de la Culture en France. Aujourd’hui, en présentant le rapport, avez-vous le sentiment d’une volonté politique, c’est-à-dire une volonté d’installer un budget et des règles dans le domaine de la culture ?

Non, parce que l’éco-conditionnalité des subventions n’existe quasiment pas dans les faits. D’ailleurs, je pense qu’il y a une grande confusion dans les ordres de grandeur avec, d’un côté, un plan de relance qui prévoit 428 millions d’euros pour les investissements numériques dans le secteur qui vont être extrêmement polluants pour des raisons que j’avais évoquées précédemment. Et de l’autre côté, une enveloppe dédiée au verdissement de la culture d’environ 20 millions d’euros. Donc, on voit bien qu’il y a deux poids, deux mesures, et qu’à ces échelles-là, on pourrait parler légitiment de green washing [se donner une image écologique trompeuse, NDLR].

Avez-vous pu comparer la situation en France avec d’autres pays en Europe ? Existe-t-il un pays pionnier par rapport à la décarbonation dans le domaine de la culture ?

En termes de politique culturelle, c’est difficile à dire. En revanche, il y a un acteur, l’agence londonienne Julie’s Bicycle, qui réalise un travail de recherche de fond et d’accompagnement depuis plusieurs années [dernier rapport publié en octobre 2021 : Culture. The missing link to climate action, NDLR]. On a tiré certaines données de leur travail. S’il y a un endroit à regarder, c’est peut-être l’Angleterre et cet acteur-là en particulier. En général, j’ai l’impression que le sujet est encore relativement peu traité à l’international.  

► Décarbonons la culture, rapport du think tank français The Shift Project, publié le 30 novembre 2021 dans le cadre du Plan de transformation de l’économie française.

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