Argentine

Argentine: les enjeux économiques des législatives

Les locaux de la Banque centrale, à Buenos Aires.
Les locaux de la Banque centrale, à Buenos Aires. REUTERS/Enrique Marcarian

Les Argentins sont appelés aux urnes, ce dimanche 27 octobre, pour des élections législatives de mi-mandat. A la veille d’un scrutin qui aura valeur de test pour le parti péroniste de Cristina Kirchner alors que la présidentielle de 2015 se rapproche, le bilan  économique de dix ans de « kirchnerisme  » est contrasté. Si la crise de la dette a en partie été surmontée, le pays fait face à une très forte inflation, tandis que la croissance marque un ralentissement.

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Quand l'« ère Kirchner » démarre, en 2003 avec la prestation de serment de Nestor Kirchner en 2003, l’onde de choc de la crise de 2001 est encore loin d'être absorbée. Le pays, entré en récession en 1998, est pris entre les contraintes imposées par les plans d’austérité du FMI, une dette publique faramineuse et une parité fixe dollar-peso qui lui lie les mains sur le plan monétaire. En décembre 2001, la crise économique se mue en crise sociale et politique. Des dizaines de milliers d’Argentins descendent dans les rues pour protester contre le corralito - le blocage des comptes bancaires - et la dégradation des conditions de vie. Ce n'est que lorsque le président Eduardo Duhalde décide, à la mi-2002, de ne plus suivre à la lettre les préconisations du FMI que l'Argentine amorce son redressement.

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Après son arrivée au pouvoir, Nestor Kirchner est sur une ligne dure. Il impose aux créanciers du pays une réduction de la dette. En parallèle, la priorité est donnée à des investissements d’infrastructure et à la lutte contre la pauvreté. Un chemin emprunté également par Cristina Kirchner après son accession au pouvoir, en 2007, et après sa réélection en octobre 2011. Si l’on s’en tient aux indicateurs économiques, le bilan de ces dix années de « kirchnérisme » est globalement positif.

L'Argentine sortie de l'ornière

La dette publique, qui avait atteint 165 % du PIB en 2002, s’élevait à 139,5 % du PIB en 2003, à l’arrivée de Nestor Kirchner au pouvoir. En 2007, lorsque Cristina Kirchner prend la suite de son mari à la tête du pays, la dette publique est 67,1 %. En 2012, elle représentait 41,5 % du PIB. Un résultat atteint, notamment, par un recours direct aux réserves de la Banque centrale d’Argentine pour payer les créanciers. Une décision prise par Cristina Kirchner en mars 2010, malgré l’interdiction de la justice et l'opposition d’un Congrès passé à l’opposition à l’occasion d’une élection de mi-mandat qui avait été marquée par la défaite des péronistes.

Sur le plan social, le chômage est passé de 17,3 % en 2003 à 7,2 % en 2012, l’un des niveaux les plus bas de l’histoire du pays. La part de la population vivant sous le seuil de pauvreté a également été réduite au cours de ces dix années, bien que la pauvreté continue de toucher 20 % de la population.

Les piliers du « kirchnerisme  »

Soutenue par le marché des matières premières agricoles, notamment le soja, la croissance a longtemps été très forte. Entre 2003 et 2013, le PIB argentin a même doublé. Mais l'impact de la crise économique mondiale a pesé, aussi, sur l'Argentine, et la croissance s’est ralentie ces deux dernières années, passant de 8,9 % en 2011 à 1,9 % en 2012.

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Un dynamisme économique qui a « reposé sur trois piliers », résume Carlos Quenan, professeur d'économie à l'Institut des hautes études sur l'Amérique latine, à l'université de Paris 3. « Il y a d’abord eu un taux de change extrêmement déprécié, qui a joué comme une barrière protectionniste et permis la relance de l’activité interne », expose Carlos Quenan. Le second pilier, « c’est la balance commerciale excédentaire », notamment grâce à la locomotive des matières premières agricoles, au premier rang desquels le soja. Enfin, dernier facteur, les marges budgétaires offertes par l’imposition de taxes à l’exportation, les retenciones.

Ce contexte a permis à Nestor, puis à Cristina Kirchner « de piloter une politique de croissance dynamique, avec des créations d’emplois, et une dynamique sociale forte », note Carlos Quenan, citant notamment l’instauration d’une allocation universelle par enfant scolarisé.

Ralentissement et inflation

Sauf que ces trois piliers sur lesquels reposait le système Kirchner sont mis à mal. La crise économique mondiale a dégradé la situation sur le plan du commerce extérieur. Et à l’interne, l’inflation menace. L’ampleur même de cette inflation est au centre d’un bras de fer entre l’Argentine et le FMI. Selon les données nationales officielles, l’inflation est de 10,8 % dans le pays. Or, des instituts privés évaluent cette inflation à plus du double, évoquant le chiffre de 25,6 %.

L'inflation est aussi l’une des causes de la défiance des milieux économiques. Le 19 octobre dernier, le PDG de Fiat en Argentine, Cristiano Rattazi, pointant justement ce niveau d’inflation, ne s’est ainsi pas caché de souhaiter que les sondages annonçant la défaite du parti péroniste se vérifient dans les urnes. « La démocratie fonctionne comme elle est supposée le faire, avec une alternance des personnes au pouvoir », a-t-il notamment déclaré, se félicitant d’observer « un niveau d’optimisme significatif parmi les hommes d’affaires » à l’orée de ces échéances électorales.

La crise de la dette n'est pas terminée

Et ce ralentissement économique intervient alors que l’Argentine n’a pas encore complètement tourné la page de la crise de la dette de 2001. Entre 2003 et 2010, plus de neuf créanciers privés sur dix ont accepté une décote de leurs titres, mais 7 % d’entre eux ont refusé. Des fonds spéculatifs américains - les « fonds vautours » - ont racheté ces titres, et mené la bataille devant les tribunaux. Le 23 août dernier, un tribunal de New York a ainsi condamné le pays à rembourser 1,5 milliard de dollars à deux de ses créanciers américains, Aurelius et NML Capital

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« Cette décision n'est certainement pas favorable à l'Argentine, cela montre que, même si des pas importants ont été faits, le pays n'a pas encore complètement tourné la page de la crise de la dette », note Carlos Quenan. Car en plus de ces batailles juridiques persistantes sur la question de la dette détenue par des opérateurs privés, l'Argentine est encore redevable de 9 milliards de dollars auprès du Club de Paris. Une situation d'autant plus difficile que « l'Argentine n'a pas complètement normalisé ses relations avec la finance internationale », note Carlos Quenan.

Sur ce front, les négociations sont toujours en cours entre l'Argentine et le Club de Paris, mais les contentieux qui opposent le pays au FMI limitent les marges manoeuvre. « L'Argentine a également relancé ses relations avec la Banque mondiale, en se disant prête à un règlement des litiges qui l'opposent avec les entreprises qui ont attaqué le pays après les mesures protectionnistes prises dans les années 2000 », souligne également Carlos Quenan.

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Le verdict des urnes, à l'issue des élections de mi-mandat de ce dimanche 27 octobre, ne devrait pas changer radicalement la politique économique conduite actuellement en Argentine. Les sondages donnent certes le parti péroniste perdant, mais même si Cristina Kirchner n'obtient pas de majorité au sein du Parlement, elle pourra toujours composer avec une opposition très composite et hétérogène. Une situation qu'elle a déjà connue lors du précédent mandat. L'enjeu principal des semaines à venir, pour le gouvernement argentin, sera de restaurer une confiance perdue du fait de l'inflation. Il s'agira de juguler la fuite des capitaux, par le biais d'un renforcement du contrôle de l'échange des devises. En un an, les réserves de change dans le pays sont en effet passées de 50 à 35 milliards de dollars.

Un panneau indiquant le taux de change officiel pesos - dollar, le 16 octobre à Buenos-Aires.
Un panneau indiquant le taux de change officiel pesos - dollar, le 16 octobre à Buenos-Aires. REUTERS/Enrique Marcarian

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