Brésil / Corruption

Odebrecht, le scandale qui ébranle l’Amérique latine

Les procureurs généraux de 11 pays se sont engagés mi-février à créer des équipes de travail communes pour coordonner leurs enquêtes sur le scandale de corruption d'Odebrecht.
Les procureurs généraux de 11 pays se sont engagés mi-février à créer des équipes de travail communes pour coordonner leurs enquêtes sur le scandale de corruption d'Odebrecht. REUTERS/Janine Costa/Archivo

Un nom secoue actuellement la classe politique en Amérique latine : Odebrecht. Ce géant brésilien du BTP est à l’origine d’un vaste schéma de corruption qui touche une dizaine de pays. Pour obtenir de lucratifs contrats de construction, l’entreprise a généreusement distribué des pots-de-vin aux dirigeants de la région. Lula, Chavez, Santos... le nom des personnes accusées se lit comme un Who’s Who de l’Amérique latine. Les enquêtes en cours révèlent un schéma de corruption très élaboré.

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Odebrecht a été fondé en 1941 par Norberto Odebrecht, fils d’immigrés allemands. C’est lui qui a fait d’une PME de bâtiment héritée de son père au bord de la faillite un constructeur incontournable. Il a su profiter de l’essor industriel du pays après la guerre. Que ce soient des routes, des barrages, des aéroports, des quartiers résidentiels, Odebrecht a raflé la plupart des contrats. Et cela grâce à des relations étroites et chaleureuses entretenues avec les gouvernements successifs, y compris les généraux de la dictature.

Après le retour de la démocratie dans les années 80, les carnets de commandes restaient bien remplis. Mais c’est sous les deux présidences successives de Lula (2002 à 2010) qu’Odebrecht a vécu une sorte d’âge d’or. Le « Bouygues » brésilien a pu élargir ses activités notamment grâce aux chantiers de la Coupe du Monde et des JO. Mais l’entreprise a également décroché de juteux contrats à l’extérieur. Et tout cela en versant des pots-de-vin.

Une multinationale de la corruption

Dans les années 2000, Odebrecht est devenu une multinationale de la corruption, avec un département créé uniquement dans le but de gérer les transactions illicites. Le schéma était assez classique : l’entreprise a surfacturé les travaux et versé une partie de l’argent aux responsables politiques. Rien qu’au Brésil, les pots-de-vin se sont élevés à près de 600 millions de dollars pour des contrats à hauteur de presque 2 milliards de dollars. Donc, le jeu en valait largement la chandelle.

Des sommes moins importantes ont été dépensées au Venezuela, en Argentine, en Colombie, au Guatemala, au Mexique ou encore en Honduras où la justice vient de lancer une enquête sur les malversations. Le tsunami de la corruption s’est déversé sur des dizaines de pays en Amérique latine, et a même traversé l’Atlantique pour toucher deux pays africains lusophones, l’Angola et le Mozambique.

Comment ces pratiques ont-elles été découvertes ?

Tout est parti d’une petite enquête en 2014 sur une station-service à Brasilia. Le patron était soupçonné de blanchiment d’argent. D’où le nom de l’opération : « Lava Jato » – « lavage express ». Très vite, les enquêteurs ont frappé à la porte de Petrobras, la compagnie pétrolière publique, et ont découvert un vaste système de commissions occultes versées à presque tous les partis politiques. Et pas seulement. Plusieurs entreprises de bâtiment ont également bénéficié des pots-de-vin de Petrobras. Parmi ces entreprises se trouvait Odebrecht.

Du coup les enquêteurs se sont mis sur la piste Odebrecht. Sans imaginer qu’ils allaient tomber sur le plus vaste scandale de corruption d’Amérique latine. Ce qui a beaucoup aidé la police, c’est la pratique de la « dénonciation récompensée » (« delaçao premiada »). Les personnes accusées ou condamnées peuvent obtenir une réduction de leur peine de prison en échange d’informations. Une offre que Marcelo Odebrecht, l’ancien patron de l’entreprise (et petit-fils du fondateur) a accepté après 8 mois de négociations. Condamné à 19 ans de prison pour blanchiment d’argent, association criminelle et corruption active, ses confidences sont explosives. Il a déjà mis en cause l’ancien président Lula, mais au total plus de 240 hommes politiques dont l’actuel président Michel Temer qui auraient bénéficié de commissions occultes.

78 cadres d’Odebrecht collaborent avec la justice

Les protocoles de leurs témoignages seront bientôt publiés, ce qui provoque déjà des sueurs froides chez beaucoup d’élus et responsables politiques. L’opinion publique en tout cas applaudit le travail de la police et de la justice. Selon Bruno Brandao de l’ONG Transparency International, « l’impact le plus important de l’opération Lava Jato a été de changer la perception que les Brésiliens eux-mêmes avaient de leur système judiciaire. Jusqu’à présent, les Brésiliens estimaient que les riches et les puissants bénéficiaient toujours de l’impunité ».

Vingt et une personnes poursuivies dans l’enquête Lava Jato écopent actuellement de peines de prison, soit 8 pour cent des accusés. Pour l’instant, aucune tête importante n’est tombée. Il faut dire que la classe politique fait tout pour freiner l’enquête. Bruno Brandao estime qu’il y un vrai « risque de sabotage de l’opération Lava Jato ». Les députés et sénateurs tentent de faire voter des projets de loi destinés à empêcher les juges de poursuivre leur combat contre la corruption. «  Ces textes incluent des mesures de rétorsion contre les juges ».

Une chose est sûre : cette affaire de corruption a provoqué un électrochoc dans la région. En République dominicaine, par exemple, des milliers de manifestants ont exigé que les responsables politiques ayant touché des pots-de-vin ne restent pas impunis. Des procureurs généraux de onze pays ont convenu de coordonner leurs efforts pour rendre les enquêtes plus efficaces.

Pas un seul jour sans nouvelles révélations

Vendredi 24 février, des perquisitions ont été menées dans plusieurs bureaux des enfants de l'ex-président panaméen Ricardo Martinelli. La justice brésilienne s’apprête à lancer des enquêtes contre une trentaine de députés et de sénateurs, rapporte ce jeudi 2 mars le journal O Globo. En attendant, la télévision s’empare de l’histoire aux multiples rebondissements : le réalisateur José Padilha, auteur de Narcos, prépare pour la chaîne Netflix une série sur ce scandale de corruption dont on n’a pas fini de parler.

Manifestation à Lima, le 16 février 2017, contre le scandale Odebrecht. Un mandat international a été lancé contre l'ancien président péruvien, Alejandro Toledo, réfugié aux Etats-Unis.
Manifestation à Lima, le 16 février 2017, contre le scandale Odebrecht. Un mandat international a été lancé contre l'ancien président péruvien, Alejandro Toledo, réfugié aux Etats-Unis. REUTERS/Guadalupe Pardo

 

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