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Invité du matin

Jean-Marc Ayrault, ancien Premier ministre de la France

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Jean-Marc Ayrault, député, ancien Premier ministre français.
Jean-Marc Ayrault, député, ancien Premier ministre français. RFI

« Nous avons mis sur pied les bases de ce qui permettra à la France de se redresser, même si c'est difficile. Je suis fier d'avoir travaillé de manière totalement désintéressé et avec abnégation, au redressement de la France. »

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Jean-Marc Ayrault, ancien Premier ministre de François Hollande et député PS de Loire-Atlantique, s'exprime pour la première fois depuis son départ de Matignon. Interrogé par Frédéric Rivière, il s'explique sur son action, sur la situation de la France et sur l'avenir de l'Europe à l'approche des élections européennes.

RFI : Tout d’abord, comment allez-vous ? Est-ce que vous avez encaissé le choc ?

Jean-Marc Ayrault : Moi, je suis tout à fait en bonne forme. D’ailleurs, après deux ans à Matignon on a besoin aussi de récupérer. Parce que c’était un travail qui me prenait totalement. Et je n’avais pas l’esprit ailleurs. Je l’avais concentré sur une mission essentielle que m’avait fixé le président de la République. C’est de travailler au redressement de la France. Et je suis fier d’avoir fait ce travail et de l’avoir fait de façon totalement désintéressée et avec l’abnégation qui convient, parce qu’il faut en avoir, dans cette mission. Mais je crois que nous avons mis sur pied les bases de ce qui permettra à la France de se redresser, même si c’est difficile.

Vous êtes fier de votre bilan ?

Oui. Oui, parce que c’est… Vous savez, peut-être que je l’ai dit plusieurs fois, et d’ailleurs le président de la République y a fait allusion il y a quelque temps, nous n’avons pas assez décrit l’état réel du pays. En particulier la nécessité d’engager des réformes profondes, mais qui ne porteront leurs fruits que progressivement.

Par méconnaissance ou par volonté de ne pas affoler ?

Dans un premier temps, peut-être la volonté de ne pas dramatiser la situation. Mais en même temps, si je repense à ma déclaration de politique générale de juillet 2012, tout était dit. Peut-être fallait-il le réexpliquer davantage, donner le cap, le but, que la France partait de loin, avait perdu par exemple en compétitivité pour ses entreprises. Et on le voit encore, ça se lit dans les chiffres de la croissance et de l’emploi. Et puis les réformes en profondeur ; la réforme du marché du travail que nous avons faite, la réforme des retraites que nous avons faite, et puis la réforme de notre système éducatif et de formation qui perd en efficacité, qui crée de nouvelles inégalités.

Donc toutes ces réformes-là sont engagées. Il faut les poursuivre. Le gouvernement de Manuel Valls les poursuit. Mais ça demande des efforts et il fallait peut-être expliquer tout ça, pour que les Français partagent mieux la raison des efforts, l’adhésion aux efforts, pour que évidemment, ils comprennent que c’est pour améliorer la situation de la France.

Est-ce que vous auriez eu envie de continuer ?

Moi, j’étais prêt, mais ce n’est pas la question. Pour moi, c’était un honneur d’être à ce poste, numéro 2 de l’Etat, avec la confiance sincère du président de la République. Et donc je suis tout à fait serein. Et à ma place, là où je suis, avec l’expérience qui est la mienne, je souhaiterais être utile pour que le pays réussisse et pour que aussi l’Europe se réoriente. Parce que c’est quand même bien l’enjeu de ces prochaines élections.

Est-ce que vous avez des regrets ? Est-ce que vous pensez par exemple, avoir parfois manqué d’autorité avec vos ministres pour imposer plus de discipline gouvernementale ?

Mais vous savez, la discipline c’est d’abord une autodiscipline. C’est d’abord l’esprit collectif. Parce qu’on pourra toujours décider de toutes les mesures qu’on voudra, après c’est aussi à chacun de se comporter de la façon la plus solidaire. Au-delà de cela, je crois que, ce que j’ai connu, c’est un gouvernement assez nombreux et qui a été réduit depuis. Et j’avais plaidé depuis de longs mois pour un gouvernement resserré, avec ce qu’on appelle en Allemagne ou en Grande-Bretagne le cabinet, donc les ministres de plein exercice et puis les secrétaires d’Etat. Alors c’est ce qui a été fait. Donc, ça ne peut qu’améliorer les choses.

Est-ce que vous aviez les coudées franches en la matière ? On a dit à une époque, que vous vouliez la tête d’un ministre, pour vous faire en quelque sorte un exemple, et François Hollande vous l’a refusé ?

Non. Ça, je ne veux pas revenir sur tout ça. Je pense que ce serait tomber dans des détails et qui n’ont aucun intérêt. Ce qui compte pour moi, je vais vous le dire franchement, c’est que la France réussisse. Moi je souhaite que le quinquennat de François Hollande réussisse et en particulier pour améliorer la vie des Français. Et la vie des Français c’est d’abord l’emploi, c’est d’abord une éducation qui fonctionne, c’est un niveau de vie qui soit décent, ce sont des services publics qui marchent. Et tout ça a été engagé. Et ça demande encore beaucoup, beaucoup de travail et d’efforts pour que la France soit forte. Mais elle ne sera forte que si elle est juste.

Il y a une chose que je revendique dont je suis fier, c’est d’avoir mis en mouvement le dialogue social. Et il y a énormément de réformes. Je pense à la réforme du marché du travail, la réforme des retraites. S’il n’y avait pas de dialogue social, ça n’aurait pas marché. Donc le pays a besoin de se réformer.

Il y a encore à réformer par exemple tout ce qu’on appelle le « millefeuille » territorial. Ça, ça ne pourra pas se faire sans dialogue ! Et dialogue avec les élus, dialogue avec les Français, dialogue avec les syndicats ! Donc tout ça, c’est ma méthode et je crois que c’est la seule, possible. Et je souhaite qu’elle continue, évidemment.

Vous êtes aujourd’hui comme député socialiste pleinement au service du gouvernement de Manuel Valls, et du président de la République, sans réserve ?

Je suis au service de la France, du président de la République. Je veux aider aussi le gouvernement. Je l’ai dit ! Parce que pour moi, j’ai une éthique de la responsabilité. Je n’ai pas vécu toute cette vie politique de trente-cinq ans de maire, puis député, président de groupe parlementaire, Premier ministre, pour oublier l’essentiel. Et l’essentiel c’est que la France réussisse.

Alors pour vous dans l’immédiat ce sont les élections européennes, le grand enjeu, vous vous engagez résolument dans cette bataille ; meeting lundi soir à Nantes avec Martin Schulz et Jean-Christophe Cambadélis. Comment vous pourriez convaincre ceux qui aujourd’hui doutent, voire rejettent l’Union européenne, que la politique européenne changerait vraiment si la gauche l’emportait ?

D’abord c’est la première fois que le vote des citoyens européens va peser sur le choix du président de la future Commission. La dernière fois c’est un arrangement, on va dire, entre les chefs d’Etat et de gouvernement qui ont renouvelé Monsieur Barroso. Et Monsieur Barroso, on connaît ses orientations politiques, très libérales. Et on voit que l’Europe a reculé d’une certaine façon dans son ambition. Dans son ambition à apporter un projet qui donne envie aux Européens. Qui donne envie aux Européens d’aimer l’Europe ! Et il faut bien reconnaître que cette passion pour l’Europe, elle a reculé. Même en France, même en Allemagne, alors que la France a été le pays fondateur de l’Europe ! Donc je pense qu’il faut en être extrêmement préoccupé. Parce que, que se passe-t-il aujourd’hui dans le monde ? Se mettent en place des nouvelles puissances en quelque sorte. Au-delà de la grande puissance américaine, la Chine, l’Inde qui ont trouvé peu à peu leur place, on voit que de grands ensembles s’organisent.

Moi j’avais été frappé par ça dans mes déplacements en Asie du Sud-est, se met en place une sorte d’organisation continentale. En Amérique du Sud et Amérique Latine c’est la même chose. Et souvent vers quel exemple regardent-ils ? Vers l’Europe. Et ce n’est pas au moment où les autres s’organisent, que nous, l’Europe on reviendrait en arrière. C'est-à-dire à l’Europe des Nations, à l’Europe du 19ème siècle qui serait un véritable danger, à la fois pour la paix, mais aussi pour mettre en œuvre des politiques qui permettront en particulier, je pense aux citoyens français, d’avoir un avenir ! La France c’est 1 % de population mondiale ! Dans quelque temps, 1 % de l’économie mondiale ! Alors est-ce qu’on va s’en sortir tous seuls ? Non, il faut qu’on continue à renforcer l’Europe, mais à condition que l’Europe change.

Vous ne croyez pas que l’Europe, elle est perçue par une partie des citoyens – et d’ailleurs les sondages indiquent qu’ils sont nombreux à avoir l’intention de voter pour les partis eurosceptiques – qu’elle est perçue comme une composante de la mondialisation et non pas comme une institution qui protège ses citoyens ?

C’est tout à fait l’enjeu de cette élection ! Prenons l’industrie : on a un débat sur Alstom, les alliance etc, mais il faut des champions industriels européens ! La politique industrielle de l’Europe se résume en gros à la politique de la concurrence, libre et non faussée. Ça vaut pour le marché intérieur de l’Europe ! Là, il y a des débouchés. Sauf qu’aujourd’hui, l’économie n’est plus seulement à l’intérieur de l’Europe, elle est mondiale ! Et donc si on veut être fort, si on veut défendre nos emplois, si on veut défendre nos industries, si on veut être conquérant, alors il faut une stratégie industrielle ! Et ça, dans le programme de Martin Schulz, c’est clairement affirmé. Et c’est là que l’Europe doit changer !

Alors ça vaut pour la transition énergétique, la politique de l’énergie, c'est-à-dire aussi davantage d’autonomie et moins dépendre de la fourniture de gaz et notamment de la Russie. Ça c’est la communauté européenne de l’énergie et de l’environnement qu’il faut faire. Il faut aussi une politique industrielle dans le numérique, dans les technologies de l’avenir, dans la recherche, dans l’innovation. Ça, ça ne peut se faire qu’ensemble ! Car sinon on ne réussira pas ! Et si on ne fait pas ça, qu’est-ce qui se passe ? C’est le chômage qui se développe. C’est des pans entiers de la société qui se délitent. Alors à ce moment-là c’est clair qu’une partie des citoyens de l’Europe et pas seulement de la France, disent : c’est la faute de l’Europe ! Et à ce moment-là c’est le projet européen lui-même qui est en cause, alors que c’est notre avenir et celui de nos enfants et nos petits-enfants qui se joue là.

Il faudrait qu’on dise un mot d’Alstom puisque le gouvernement s’est équipé d’une nouvelle arme dans ce dossier, un mécanisme qui lui permet d’opposer son feu rouge à ce type d’acquisition par un groupe étranger. Est-ce que c’est une bonne mesure ou est-ce que c’est plutôt décourageant pour les investisseurs étrangers ?

Moi j’ai reçu avec le président de la République, les investisseurs étrangers il y a quelque temps, nous avions fait un séminaire. La France est un pays qui veut accueillir les investissements étrangers et en même temps elle a des intérêts stratégiques à défendre. Elle ne fait pas plus à travers ce décret que font déjà les Etats-Unis. Donc les investissements étrangers sont les bienvenus en France. Mais je le répète, il faut une stratégie européenne de l’industrie, de l’investissement, de l’innovation. Et c’est ça qui est en jeu.

Puis en même temps, je voudrais rajouter quelque chose. On a fait l’acte unique, qui était l’acte unique du marché commun européen. Il faut faire un deuxième acte unique maintenant, qui est celui de l’Europe sociale. Parce que quand on voit comment le dumping social, le dumping salarial, fait des dégâts, ça, ça nourrit les populismes, ça nourrit les nationalismes. Et ça, ça fait reculer l’Europe. Alors que l’intérêt des peuples, l’intérêt notamment des travailleurs, c’est une Europe qui soit plus forte dans laquelle ils trouvent aussi leur place et un destin.
 

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