Invité Afrique

Kyari Mohammed, spécialiste de Boko Haram et enseignant au Nigeria

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Kyari Mohammed.
Kyari Mohammed. Source : https://twitter.com/kyaree

Cela fait deux mois, jour pour jour, que plus de 200 jeunes femmes ont été enlevées par Boko Haram à Chibok, au Nigeria. Kyari Mohammed, professeur d’Histoire à l’université technologique Modibbo Adama de Yola, est l’un des grands spécialistes de Boko Haram. Il regrette le manque d’information aux familles, analyse le changement de stratégie de Boko Haram et plaide pour une plus grande coopération internationale pour traquer le groupe terroriste.

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RFI : Cela fait deux mois que les filles ont été kidnappées à Chibok. Comment jugez-vous jusqu’à présent l’action du gouvernement pour les ramener ?

Kyari Mohammed : Comme vous l’avez dit, cela fait deux mois. Deux mois d’appréhension pour les parents, pour les communautés de Chibok et pour la plupart des Nigérians. Et il est clair, maintenant, que les parents deviennent maintenant très, très, très inquiets à cause du manque d’information, que l’on ne leur donne pas, et aussi parce que rien ne bouge sur le terrain. Il n’y a rien qui pourrait leur donner un peu d’espoir que ces filles vont revenir.

Le récent sommet de Paris aura-t-il servi à quelque chose, d’après vous ?

Le sommet de Paris a été utile dans la mesure où notre voisin de l’Est, c'est-à-dire le Cameroun, est désormais impliqué avec le Nigeria dans la lutte contre le terrorisme. Vous pouvez comprendre l’appréhension initiale du Cameroun. Ils se disaient « Boko Haram est un problème nigérian, nous ne voulons pas qu’il devienne un problème camerounais ». Mais désormais, le Cameroun déploie des forces dans l’extrême Est du pays, dans des endroits proches des Etats nigérians de Borno et Adamawa. C’est une victoire politique, voilà le résultat du sommet de Paris.

Les membres de Boko Haram, en tout cas, restent désormais dans les villages qu’ils ont conquis. Est-ce un changement de stratégie de la part de ce groupe ?

Je ne sais si c’est un changement dans leur stratégie, mais Boko Haram répond à un changement de la situation sur le terrain. Dans les zones où Boko Haram est actif, ce que font les villageois actuellement, c’est qu’ils collectent des informations sur l’arrivée de Boko Haram. Et à cause de la passivité des forces de sécurité, les villageois prennent souvent la fuite. Alors peut-être avant, par le passé, Boko Haram volait de la nourriture, volait du bétail, brûlait des villages. Maintenant, ils se servent de ces villages pour se loger. Mais Boko Haram doit faire attention, parce qu’il y a une contrepartie à tout cela, quand les forces de sécurité vont se rendre compte que certains villages sont entièrement sous le contrôle de ce groupe, ils seront une proie plus facile pour l’armée.

Certains civils du Nord ont demandé à être armés. Est-ce un signe supplémentaire de la faiblesse de l’Etat nigérian ?

Je ne sais pas si c’est un signe de la faiblesse de l’Etat nigérian. Je n’aime pas cette idée que des milices sont en train d’être créées parce que, peut-être, c’est un nouveau groupe qui se crée et qui risque de poser des problèmes à l’Etat plus tard. Mais il faut quand même comprendre les villageois. Il faut comprendre que, parfois, ils sont plus motivés que l’armée pour aller se battre parce qu’ils défendent leur village, parce que certains de leurs proches ont été tués. Vraiment, ils sont motivés. Et s’ils sont motivés, ils doivent être soutenus, c'est-à-dire qu’ils doivent être formés et supervisés. Et, dans ce cas-là, on pourrait les armer. Pour moi, ce ne serait pas un échec des forces de sécurité de l’Etat. Je vois plutôt cela comme une forme de résistance communautaire, disons. Parlons de police communautaire.

Les autorités américaines ont critiqué l’armée nigériane et le gouvernement pour son manque de coopération. Qu’est-ce qui coince, d’après vous ?

L’engagement de l’armée nigériane a été salué dans plusieurs pays, comme la Sierra Leone, le Congo, la Somalie. Dans beaucoup de pays, l’armée nigériane a fait du bon travail. J’ai le sentiment que l’armée ne veut pas qu’on lui dise comment agir. Le chef de l’armée nigériane veut être celui qui commande et je peux aussi comprendre que les Américains ne sont pas prêts à travailler vraiment étroitement avec les Nigérians parce qu’à leurs yeux l’armée nigériane a commis beaucoup de violations des droits de l’homme. Les Américains ont aussi tout un tas de clauses qui limitent leur coopération. Mais je pense que dans cette lutte contre le terrorisme, l’Etat nigérian et la communauté internationale devraient s’entendre et devraient trouver des solutions pour coopérer de façon effective au cours de leurs opérations communes.

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