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Hasni Abidi: en Libye, «la bataille ne sera plus politique»

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Hasni Abidi, politologue et directeur du Cermam.
Hasni Abidi, politologue et directeur du Cermam. Twitter

En Libye, après les combats pour le contrôle de l’aéroport de Tripoli qui ont opposé ces derniers jours les milices de Zintane et de Misrata et qui ont fait 47 morts au moins, des groupes islamistes ont lancé plusieurs attaques à Benghazi, dans l’Est. Et si les armes parlent à nouveau ce n’est sans doute pas étranger aux résultats des législatives du mois de juin. Ils ont été publiés lundi 21 juillet et confirment la défaite annoncée des partis islamistes. Hasni Abidi dirige le Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam) basé à Genève. Il est notre invité ce matin, au micro de Nathalie Amar.

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RFI : Les combats de Benghazi sont-ils vraiment liés à la défaite des islamistes aux dernières élections ?

Hasni Abidi : Oui. Depuis quelques jours, on savait déjà à Tripoli que les islamistes allaient perdre ces élections-là, qu’ils ne pourraient plus contrôler ni le Parlement qui est l’instance la plus suprême, ni le gouvernement qui va être issu de ce Parlement d’où l’accélération de ces évènements autour de Tripoli et à Benghazi.

A Tripoli, c’est une alliance de brigades islamistes et de milices de Misrata qui a entrepris de chasser les brigades de Zintane qui contrôlent l’aéroport depuis 2011. Le scénario est-il le même à Benghazi ?

A Benghazi, c’est une autre affaire. Il s’agit surtout d’une panique qui s’est emparée des milices de Misrata, mais aussi d’autres milices, de voir le nouveau Parlement élu siéger à Benghazi. Ça c’était l’objectif de tous les autres partis politiques qui voulaient donner un gage à Benghazi. Bien entendu, Benghazi c’est le fief de Khalifa Haftar, l’ennemi juré, ce général putschiste, du Parlement actuel et des milices de Misrata et de tous les mouvements islamistes qui sont derrière l’actuel Parlement. La bataille ne sera plus politique parce qu’elle est perdue. Mais elle sera plutôt militaire et chaque parti veut avoir une influence sur l’aéroport qui est très important, qui est stratégique, mais aussi sur Benghazi parce que Benghazi va être officiellement le siège du prochain Parlement.

Cela signifie que l’on va d’après vous vers le scénario d’une guerre civile ?

Franchement, les combats autour de l’aéroport de Tripoli, mais aussi dans certaines localités proches, sont les combats les plus violents depuis la chute de Kadhafi. On voit bien qu’il y a une démission totale. Les Nations unies ne peuvent plus assurer leur travail et se sont retirées partiellement. Nous avons des rapports très sérieux parlant de certaines localités en Libye qui servent d’entraînement pour les jihadistes les plus radicaux. Tous les ingrédients d’une guerre fratricide sont réunis. Et pas seulement entre les libéraux et les islamistes, dans les milices de Zintane et les milices de Misrata, on peut trouver aussi des libéraux laïcs et on peut trouver aussi des islamistes modérés. Ces armes en circulation libre et cette incapacité des Libyens à s’entendre pour une sortie de crise vont faire de la Libye un terrain très dangereux à gouverner.

Dans la mesure où les milices islamistes sont alliées à la puissante organisation Ansar al-Charia, qu’est-ce qui peut aujourd’hui empêcher leur victoire ?

Ansar al-Charia souffre d’une image détestable en Libye. Les habitants de Benghazi ne veulent plus de cette brigade et puis surtout elle a été déclarée comme une organisation terroriste par plusieurs pays. Ansar al-Charia n’est pas en mesure de contrôler ni Benghazi ni Tripoli. Elle a un pouvoir de nuisance beaucoup plus important, un pouvoir aussi d’attraction pour des islamistes, par forcément Libyens. Et c’est pourquoi elle est très présente en Libye et en Tunisie. Et on craint fort qu’Ansar al-Charia, c’est le risque à éviter, devienne le correspondant idéal de l’Etat islamique proclamé en Irak. Ça, ça va être encore une fois une autre menace qui pèse sur la Libye.

Au début de son offensive en mai dernier, le général dissident Khalifa Haftar semblait en mesure de s’imposer compte tenu du matériel, des soutiens dont il disposait de la part de certains éléments de l’armée. Pourquoi n’a-t-il pas emporté la bataille jusqu’à présent ? Qu’est-ce qui le freine ?

Le général Khalifa Haftar n’a pas réussi à imposer ce qu’il appelle « la bataille de la dignité ». Il a fait quelque chose que les Libyens rejettent, c’est de ne pas respecter la légalité libyenne. Même si le Parlement est contesté, il est quand même issu d’une dynamique électorale très importante en Libye. Et le fait de s’attaquer avec les milices de Zintane, et c’est ça qui est nouveau, c’est que nous avons une surface commune entre Khalifa Haftar et les brigades de Zintane qui sont composées par des anciens du régime libyen. Et certains redoutent un peu le retour de l’ancien régime sous de nouveaux habits. Donc Khalifa Haftar n’a pas respecté cette légalité. Le deuxième élément, c’est qu’il est lié à des puissances étrangères notamment l’Egypte, et cela passe très mal au sein de la population libyenne.

Il y a quelques jours, on avait cru comprendre que le gouvernement était disposé à faire appel à des forces internationales pour rétablir la sécurité. Puis par la suite, on a expliqué qu’il s’agissait simplement d’aide à la formation. Comment l’interpréter ?

Le problème aujourd’hui, c’est qu’il n’y a aucun pays étranger, et même les pays voisins de la Libye, prêts à envoyer leurs hommes sur le sol libyen. On parle plutôt d’une conférence ou d’un modèle à la Yéménite, c’est-à-dire une conférence qui va regrouper tous les belligérants libyens avec la présence des Nations unies, mais aussi des pays qui ont participé dans la guerre contre les régimes libyens. Et s’il y a vraiment un effort à faire, c’est probablement des observateurs, mais pas une force multinationale.

Comment dans le contexte que l’on vient de décrire, ce Parlement peut-il tenir ?

C’est vrai que c’est un pari très difficile à tenir. Il faudrait absolument que la communauté internationale donne un coup de main, soit au niveau de la sécurisation des frontières, soit pour réactiver certaines décisions judiciaires très importantes. Les Français, les Américains, les Britanniques connaissent ces seigneurs de guerre qui sèment la pagaille, qui sont aujourd’hui les chefs de ces milices-là. Et rien ne les empêche à utiliser cette menace pour dire « soit vous acceptez ce Parlement et vous vous désarmez, soit bien sûr vous serez l’objet d’une traduction devant une justice internationale ». C’est le seul moyen dont dispose la communauté internationale.

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