La semaine de

La leçon magistrale du peuple burkinabé

Audio 05:12
Jean-Baptiste Placca.
Jean-Baptiste Placca. (Photo : Claudia Mimifir)

L’opinion africaine est encore toute retournée par les événements du Burkina, qu’une observatrice avertie du Bénin qualifie de « journées mémorables pour la démocratie en Afrique ». Que reste-il à faire, à espérer, après cette impressionnante démonstration ?

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Nous ne cesserons de saluer, et c’est justice, la leçon magistrale que le peuple burkinabé vient de donner à l’Afrique, comme pour annoncer une aube nouvelle pour tous les peuples qui n’en peuvent plus de subir les mêmes dirigeants depuis trop longtemps.

C’est l’intellectuel camerounais Achille Mbembé qui, le premier, a eu l’idée d’additionner les années de pouvoir de certains dirigeants d’Afrique centrale. Une image fort parlante, que l’on peut extrapoler à l’ensemble du continent. Sur les dix pays les plus significatifs, l’on arrive à un total de 326 ans ! Dans dix pays du continent, les populations subissent les mêmes dirigeants ou leur progéniture depuis plus de trois siècles. On peut les citer : Obiang Nguema, 35 ans, José Eduardo dos Santos, 35 ans, Paul Biya 32 ans, Sassou Nguesso, 30 ans, Déby Itno, 24 ans, Yaya Jammeh, 20 ans. Et puisque d’aucuns suggèrent de ne pas dissocier les fils des pères dont ils prolongent le règne, l’on ajoutera les Bongo Ondimba, père et fils, 47 ans, Gnassingbé père et fils, 47 ans, les Kabila, 17 ans.

Enfin, Robert Mugabe, 34 ans, est aujourd’hui âgé de 90 ans, et semble décidé à passer la main… à son épouse !

Tout cela n’est pas très sain, il faut en convenir.

Est-ce que ces régimes sans fin font, au moins, le bonheur de leurs concitoyens, en termes de développement, de bien-être ?

Non. Par contre, les populations peuvent apprécier dans quelle opulence baignent ceux qui gravitent autour du pouvoir, tellement cela est ostentatoire. Généralement, ces riches fabriqués par la politique ne peuvent s’empêcher de narguer ceux qui n’ont pas accès à la mangeoire. Les populations contiennent alors leurs rancœurs qu’elles laissent exploser à la première occasion.

Est-ce donc là le sens qu’il faut donner aux pillages observés à Ouagadougou ou à Bobo Dioulasso ? Mais pourquoi certaines demeures et pas certaines autres, et pourquoi cette rage dévastatrice, en plus, dans certaines villas, en particulier ?

Comme lors de la chute de Ben Ali, en Tunisie, en janvier 2011, les pillages sont sélectifs, méthodiques, et se rapportent fatalement à la géographie de la prédation. Lorsque les foules en colère sillonnent la ville, on observe en effet qu’elles savent épargner une maison pour prendre d’assaut la suivante, puis se ruer sur une autre, un kilomètre plus loin, sans jamais se tromper de maison, sans « bavure », pour ainsi dire. Le peuple a de la mémoire ! Et les demeures visitées sont toujours celles de ceux qui profitaient exagérément du régime. Le luxe scandaleux que les pilleurs découvrent est, d’une certaine manière, l’illustration d’une des motivations qui poussent ces dirigeants à s’accrocher indéfiniment au pouvoir.

Derrière tout pouvoir qui refuse de s’en aller, il y a donc toujours des motivations matérielles, des intérêts économiques et financiers, bref, l’argent. Est-ce bien cela ?

Hélas ! Oui. Dans de nombreux pays, de nombreux proches du pouvoir mènent grand train sur les deniers de la République, se servant parfois directement dans les réserves du Trésor public ou à la faveur de montages financiers plus ou moins grossiers. Ou alors à travers des sociétés commerciales surgies de rien, qui tirent des bénéfices exorbitants de marchés publics. C’est cette génération spontanée de nouveaux riches qui a inspiré un jour à un Ivoirien ce constat désabusé : « Avant, lorsque nous voyions quelqu’un en haut du cocotier, nous nous souvenions de l’avoir vu grimper, décimètre par décimètre. Aujourd’hui, nous voyons les gens au sommet, du jour au lendemain, sans que qui que ce soit se souvienne de les avoir vu monter ».

Mais certains des pourfendeurs d’hier peuvent être les prédateurs de demain…

Il est certain que cette génération de riches qui poussent sans avoir germé est toujours une fabrication du pouvoir politique. La bonne mesure d’un pays démocratique est celle qui permet que d’un bon projet l’on puisse faire une entreprise prospère sans avoir besoin d’être dans les bonnes grâces du président ou de sa belle-famille, et sans être un homme de paille à leur service.

Les pays que l’on cite en exemple sont ceux où la mise en œuvre de votre projet ne peut être contrariée par aucun pouvoir politique ou administratif. Dans les pays en question, l’on peut être avocat, notaire, expert-comptable ou prestataire de services informatiques et ne pas être privé des dossiers et des marchés liés à l’Etat, sous prétexte que l’on a des amis dans l’opposition, ou que l’on n’est tout simplement pas un courtisan.

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