Invité Afrique

Philippe Migaux:«La rivalité entre jihadistes booste la menace terroriste»

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Mokhtar Belmokhtar, le chef terroriste le plus en vue au Sahel.
Mokhtar Belmokhtar, le chef terroriste le plus en vue au Sahel. US Departement of States/wikimedia.org

Du nord du Mali à la Libye, les jihadistes prennent des coups. Et pourtant, ils continuent de prospérer. D'où leur vient cette capacité de résistance ? La menace terroriste est-elle encore importante ? Philippe Migaux est maître de conférences à Sciences Po Paris. Après Al Qaida, sommes nous menacés ?, aux éditions André Versaille, il s'apprête à publier Le jihadisme, chez Plon. Le chercheur français répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

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RFI : Deux ans après le début de l’opération Serval, les attentats continuent au nord Mali, comment les associations jihadistes se sont-elles adaptées pour survivre ?

Philippe Migaux : Je crois d’abord qu’il faut rappeler qu’il y a eu une dissidence au sein d’Aqmi, avant l’opération Serval, une partie du groupe sous le nom de Mujao avait fait dissidence et la katiba de Mokhtar Belmokhtar avait été expulsée sous les ordres d’Abdelmalek Droukdel. Donc la situation aujourd’hui est que l’on a deux blocs, le premier c’est Aqmi. Le deuxième c’est sa dissidence qui s’est reformée dans une nouvelle structure en août 2013, Al-Mourabitoun, les Almoravides.

Al-Mourabitoun qui est un mouvement dans lequel on retrouve à la fois… ?

Le Mujao et les gens de Belmokhtar. Aqmi cherche à maintenir une pression sur le sud en réorganisant ses quatre katibas qui font un peu près 250 individus, en tout, et qui essaient de recruter au sein de la population touaregs. Actuellement, on voit bien qu’Aqmi tente de se réimplanter au sein de l’Adrar des Ifoghas. Al-Mourabitoun, c’est différent, al-Mourabitoun a de l’argent, parce qu’une partie de ces combattants participent directement au trafic de stupéfiants et al-Mourabitoun veut créer un grand jihad, qui aille de la Mauritanie jusqu’à la Mer Rouge. Al-Mourabitoun est installé sur une large zone qui va du Timétrine jusqu’en Libye. Belmokhtar est au sud avec une partie de ses troupes et surtout, comme al-Mourabitoun est le modèle le plus attractif, parce qu’il a réussi les attentats les plus spectaculaires, de l’attaque d’In Amenas en janvier 2013, jusqu’à celle de la prison de Niamey en juillet 2013. Il a une capacité de nouveaux recrutementx et puis il a des liens avec le mouvement Boko Haram au Nigeria. Mais en même temps, al-Mourabitoun a été la cible principale des forces de l’opération Serval et Barkhane. Une partie des cadres a été neutralisée, ça a été le cas du chargé de la communication Jouleibib en février 2014, ça a été le cas de l’émir de l’organisation, l’égyptien Aboubakr al-Nasri en avril suivant, et puis, tout récemment, il y a deux semaines du chef du Mujao, Ahmed al-Tilemsi.

En Algérie, trois mois après l’assassinat de l’otage français Hervé Gourdel, le pouvoir affirme avoir tué le chef du groupe terroriste Abdelmalek Gouri. Cet individu était l’ancien bras droit bras droit d’Abdelmalek Droukdel, mais il avait quitté Aqmi pour rejoindre le mouvement Etat islamique, est-ce qu’on peut parler d’une rivalité croissante entre ces deux groupes ?

Ca va encore plus loin, parce que l’Etat islamique apparait comme un modèle beaucoup plus novateur que ne l’est le modèle al-Qaïda. Je crois qu’il faut revenir sur une chose, ce sont les révolutions arabes. Al-Qaïda avait cherché à les instrumentaliser, et en les instrumentalisant, a réussi à augmenter la taille des terres de jihad, mais l’augmentation de la taille des terres de jihad s’est concrétisée par de plus grandes compétitions entre les leaders jihadistes et par l’émergence d’un nouveau modèle au Moyen Orient : l’ Etat islamique. Or la nouvelle dimension étatique de cette organisation, ça a autorisé le nouvel Etat islamique à refonder le califat le 29 juin dernier et à s’imposer comme le concurrent direct d’al-Qaïda pour le leadership du jihad. Il y a là, aujourd’hui, un modèle beaucoup plus novateur, d’autant que si l’Etat islamique annonce que sa stratégie c’est, comme elle l’écrit dans sa revue « Dabiq », « To remain and to expand » «Demeurer et s’étendre», elle va chercher en effet à étendre le califat vers les pays voisins, c'est-à-dire le Liban, la Jordanie et les états du Golfe mais elle va aussi essayer d’obtenir l’allégeance de mouvements, hier, proche d’al-Qaïda. C’est ce qu’elle a fait, il y a de ça un mois, en créant cinq nouvelles provinces, en particulier en Algérie, en Libye, en Egypte.

Est-ce que cette rivalité diminue ou augmente la menace terroriste ?

Toutes ces rivalités ne font qu’augmenter la menace terroriste, au niveau régional ou au niveau international. Au niveau régional, il faut rappeler que, quand Aqmi qui portait alors le nom de Groupe salafiste pour la prédication et le combat, le GSPC, avait été intégré par al-Qaïda au sein de la mouvance, elle avait reçu deux missions, d’une part propager l’idéologie jihadiste à l’est et au sud, ça, ca été fait en particulier par l’alliance avec Boko Haram, mais d’autre part, à partir de ces bases au nord Mali et en Algérie, de frapper l’Europe et particulièrement la France. Des deux organisations al-Mourabitoun et Aqmi, celle qui parviendra, le plus vite à frapper le sol européen ou à toucher des citoyens français en masse en Afrique, emportera la légitimité auprès d’al-Qaïda central. Au niveau international, entre la mouvance al-Qaïda et la mouvance Etat islamique, celle qui l’emportera, devra montrer sa capacité à déstabiliser de nouveaux pays musulmans, devra frapper violemment des pays occidentaux, soit sur leurs territoires ou dans des terres de jihad où leurs armées sont engagées, et puis obtenir l’adhésion de groupes domestiques et des loups solitaires partout dans le monde de façon à permettre des frappes d’appoint.

Avec des loups solitaires ?

Avec des loups solitaires.

La semaine dernière, à Nouakchott, les pays sahéliens regroupés dans le G5, ont appelé la communauté internationale à intervenir militairement en Libye. Est-ce qu’on peut dire que ce pays est devenu la nouvelle plateforme jihadiste ?

On peut dire que la nouvelle donne sécuritaire modifie l’axe de gravité de la menace, qui se déplace du nord Mali vers la Libye. La Libye c’est objectivement un état failli où au nord, l’Etat islamique s’installe en position de force et au sud, gravite maintenant une partie des bandes jihadistes venues du nord Mali. La deuxième cible derrière, c’est la Tunisie. Il faut également garder toujours à l’esprit qu’actuellement sur la bande syro-irakienne sont présents 3 000 combattants tunisiens et 3 000 combattants libyens qui œuvrent principalement auprès de l’Etat islamique. Quand ces gens vont revenir, ils vont représenter une menace extrêmement importante, à tel point qu’aujourd’hui, l’Etat islamique donne pour consigne aux volontaires qui viendraient de Libye ou de Tunisie pour rejoindre la Syrie, de rester dans leur propre pays en attendant le déclenchement du jihad sur leur propre territoire.

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