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Burundi: «Sur le plan des pressions diplomatiques, c’est un échec»

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Thierry Vircoulon, directeur d'International Crisis Group pour l'Afrique centrale.
Thierry Vircoulon, directeur d'International Crisis Group pour l'Afrique centrale. DR

Des manifestations violemment réprimées par la police. Le Burundi est sous tensions depuis l’annonce, samedi 25 avril, de la candidature de Pierre Nkurunziza à un troisième mandat présidentiel. Pourquoi le président Burundais est-il resté sourd aux appels de la communauté internationale, lui demandant de respecter l’Accord de paix d’Arusha, signé en 2000, et qui limite à deux le nombre de mandat d’un président ? Comment sortir de l’impasse dans laquelle semble plongée le pays ? Pour en parler, Florence Morice reçoit Thierry Vircoulon, directeur pour l’Afrique centrale de l’International Crisis Group et auteur il y a deux semaines d’un rapport sur la situation au Burundi.

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RFI : Comment expliquez-vous la détermination de Pierre Nkurunziza à briguer un troisième mandat en dépit des pressions internationales ?

Thierry Vircoulon : Cette détermination n’est pas seulement la sienne, je crois que c’est la détermination d’un petit groupe autour de lui qui sont les généraux du CNDD-FDD [Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces de défense de la démocratie], qui sont issus du maquis et qui, depuis le début, ont pris des positions très radicales. Et par conséquent, ils créent une situation où il y a un front du refus face à un petit groupe de radicaux.

Parce que ces radicaux estiment que le parti, le CNDD-FDD, ne pourrait pas survivre au départ de Pierre Nkurunziza ?

Ces radicaux estiment plutôt que, eux, ne pourraient pas survivre au départ de Pierre Nkurunziza. Il y a eu un sondage qui a été fait à l’automne dernier et ce sondage a montré que, au cas il y aurait un autre candidat que Pierre Nkurunziza, la majorité des personnes sondées étaient toujours prêtes à voter pour un candidat du CNDD-FDD. Donc c’est plus une question d’intérêts personnels, qu’une question d’intérêts du parti.

L’Union européenne avait appelé le Burundi au respect des accords d’Arusha, mais aussi le président américain Barack Obama, les Nations unies, l’Eglise catholique. Aucun de ces messages n’a été entendu. Est-ce que c’est un échec finalement pour la communauté internationale ?

Sur le plan des pressions diplomatiques, c’est un échec. La communauté internationale n’a pas utilisé tous les leviers qu’elle avait. Elle a clairement décidé de ne pas aller au-delà des pressions diplomatiques, donc en fait des pressions rhétoriques sur le pouvoir en place à Bujumbura. Et du coup l’opposition en a tiré la conclusion que seule la force pouvait faire infléchir le président Nkurunziza. Et donc, on se retrouve aujourd’hui dans une épreuve de force entre l’opposition et le pouvoir.

La police est accusée d’avoir tiré à balles réelles sur des manifestants. Pensez-vous par exemple que les pays partenaires du Burundi devraient revoir leur coopération sécuritaire ?

C’est tout à fait ce que nous avons proposé dans notre rapport, d’une part que, en cas de violation des droits de l’homme, il y ait une suspension des coopérations sécuritaires avec le Burundi. Mais aussi on va plus loin dans notre rapport, qu’il y ait des enquêtes, qu’on puisse sévir la Cour pénale internationale si le nombre de morts augmentait considérablement. Il faut quand même bien voir que ce qui se passe actuellement dans la rue à Bujumbura et la façon dont le processus électoral a été engagé, c’est le résultat logique de la mise à l’écart de l’accord d’Arusha pendant le dernier mandat du président Nkurunziza, les cinq dernières années d’augmentation de l’autoritarisme et de l’intolérance politique du pouvoir en place.

Que faudrait-il aujourd’hui pour sortir de l’impasse et éviter que la situation ne s’aggrave ?

Il faut que le pouvoir lâche du lest. Il a touché à deux symboles très importants de la société civile burundaise : la fermeture de la Radio publique africaine RPA, mais aussi Isanganiro, Bonesha FM etc. ; puis l’arrestation de Pierre-Claver Mbonimpa de l’Aprodh [Protection des droits humains et des personnes détenues]. Il est important que le pouvoir revienne rapidement sur ces mesures. On peut dire malheureusement que l’accord d’Arusha est mort ce week-end quand le président Pierre Nkurunziza a annoncé sa candidature. Il est temps que toutes les puissances qui ont garanti cet accord se mettent ensemble pour jouer un rôle de médiateur entre l’opposition et le pouvoir dans la situation actuelle.

Dans ce contexte-là, comment envisager les échéances électorales à venir, législatives et présidentielles. Est-ce que l’opposition aura une place ?

Si on sait que le président Nkurunziza est candidat, on ne sait pas à ce stade si les dirigeants de l’opposition pourront également être candidats. Cette semaine, est annoncée, par l’opposition, une série de manifestations. Donc elle envisage plutôt une montée de la pression. Et par conséquent, en effet la perspective des élections qui doit commencer à la fin du mois de mai est de plus en plus lointaine.

Ces trois dernières semaines, à mesure que la tension est montée dans le pays, 17 000 Burundais selon le Haut commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR) ont fui vers le Rwanda voisin. Ils se disent menacés par les Imbonerakure, les membres de la ligue de la jeunesse du parti au pouvoir, le CNDD-FDD. Est-ce que cette crainte est justifiée ?

Depuis plusieurs mois, on sent qu’il y a certaines localités, notamment à la frontière du Rwanda, qui étaient ciblées, qui étaient sous la pression des Imbonerakure. Puis de toute façon, tous les Burundais rencontrés anticipaient avec une grande anxiété la perspective de ces élections. Donc les gens ont commencé à voter avec leurs pieds, c’est-à-dire à quitter leur pays plutôt que d’être prêts à voter à la fin du mois de mai. Ceci faisait partie évidemment des signes extrêmement préoccupants et annonciateurs d’une crise électorale.

 

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