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Christian Mésenge: «les plus grandes victimes du VIH en Afrique sont les femmes»

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Affiche alertant sur le problème du sida en Afrique du Sud et appelant à lutter contre la maladie.
Affiche alertant sur le problème du sida en Afrique du Sud et appelant à lutter contre la maladie. Travel Ink

Le rejet, voire le déni de l’homosexualité dans certains pays d’Afrique entrave la lutte contre le sida. Comment, dans ces conditions, réaliser des dépistages efficaces, prendre en charge les malades et améliorer la prévention ? Avec le psychiatre Jérôme Palazzolo, le médecin et pharmacologue Christian Mésenge s’est penché sur ces questions. A l’issue d’un travail de terrain en Côte d’Ivoire et au Mali, ils ont publié le livre L’homosexualité en Afrique. Regard anthropologique et psychologique, paru aux Editions Riveneuve éditions. A l’occasion de la journée internationale de lutte contre l’homophobie, Christian Mésenge est l’invité d’Anthony Lattier.

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RFI : Le taux de prévalence de l’infection au sida en Côte d’Ivoire et au Mali reste plus important chez les homosexuels que chez les hétérosexuels. Cela veut-il dire que, proportionnellement, ils sont plus affectés que les autres ? Comment l’expliquer ?

Christian Mésenge : C’est assez facile à comprendre. C’est une population qui est discriminée et qui est victime de stigma social. On peut même parler de maladie sociale, ce qui fait que ces populations ne sont pas tentées de se dévoiler et elles ont un très mauvais accès aux soins. Elles ne sont pas tentées, en effet, d’aller vers les systèmes de soins où l’on risque de les dénoncer.

Quelles conséquences cela a-t-il dans la lutte contre le sida ?

Cela a un effet tout à fait négatif car ce sont, la plupart du temps, des gens qui ont une double vie. Il faut se cacher ; ils mettent des écrans et des masques à leur nature. Très souvent, ils sont mariés et cela contribue à une plus large diffusion de l’infection au VIH si eux-mêmes sont contaminés et pas traités.

Cette stigmatisation bloque-t-elle aussi le dépistage ?

Oui, vous n’avez pas envie d’aller vous faire dépister si vous savez que vous allez être stigamatisé. Très souvent, dans l’esprit des gens, séropositif, cela veut dire « homosexuel », ce qui est faux puisque les plus grandes victimes du VIH en Afrique sont des femmes.

L’an passé, ici-même, le directeur Afrique de l’ONU-Sida nous disait que pour la première fois, le monde avait les moyens de vaincre le sida. Mais ce que vous nous dites dans votre livre, c’est que cela passe nécessairement par la mise en place de programmes de prévention spécifique, donc à destination des communautés homosexuelles, pour limiter la propagation. Comment, concrètement, atteindre ces personnes qui vivent dans la « clandestinité », mot que vous employez ?

Une des façons d’atteindre ces populations homosexuelles est par les pairs éducateurs. Ce sont des gens qui appartiennent à cette communauté et qui vont aller dans les lieux de rencontres, qui vont faire de la sensibilisation et de la formation. A Abidjan, par exemple, tout le monde ne le sait pas mais il y a une clinique qui est dédiée aux populations homosexuelles. Les homosexuels peuvent venir se faire dépister, se faire soigner et éventuellement prendre en charge les pathologies qui peuvent accompagner leur séropositivité. Il faut donc utiliser les réseaux ou encore les gens dévoués comme les étudiants qui ont mené ces deux études au Mali et en Côte d’Ivoire. C’est à travers des gens comme eux que l’on peut atteindre les populations cibles.

Concernant la prise en charge des personnes qui sont malades, les centres de santé sont-ils adaptés dans ce que vous avez vu en Côte d’Ivoire ou au Mali ?

Dans la plupart des pays d’Afrique - en tout cas pour les pays d’Afrique francophone que je connais mieux - le dépistage anonyme est gratuit et disponible. On fait aussi de plus en plus de progrès et on va avoir bientôt, de disponible, un dépistage en quelques minutes. Les traitements - c’est-à-dire les antirétroviraux - sont disponibles gratuitement dans la plupart des pays, mais encore faut-il le savoir. Le problème, en effet, c’est de faire remonter l’information jusqu’aux populations intéressées.

Et les personnels soignants, sont-ils suffisamment formés ?

Probablement pas, parce qu’ils ont encore une attitude qui peut être négative vers ces populations vulnérables.

En conclusion, pourrait-on dire que l’homophobie écarte les gays du système de santé et donc de la lutte contre la pandémie ?

Tout à fait. Vous avez parfaitement raison. C’est cette discrimination, ce stigma social qui va les écarter de la prévention. Par conséquent, ce qu’il faut faire, c’est qu’il faut travailler très en amont. Dès l’école, il faut dédramatiser l’homosexualité ; en parler ; leur dire que c’est comme ça, que les gens ne font pas le choix d’être homosexuels, c’est quelque chose qui s’impose à eux et qu’à part cette différence, ce sont des gens qui vivent, qui ont les mêmes goûts, les mêmes envies, les mêmes besoins qu’eux et qu’il faut simplement savoir qu’ils sont différents et accepter cette différence.


<i>L’homosexualité en Afrique. Regard anthropologique et psychologique, </i>paru aux Editions Riveneuve éditions, de Christian Mésenge et de Jérôme Palazzolo.
<i>L’homosexualité en Afrique. Regard anthropologique et psychologique, </i>paru aux Editions Riveneuve éditions, de Christian Mésenge et de Jérôme Palazzolo. DR

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