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Invité Afrique

Pr. Muyembe, co-découvreur d’Ebola : «Il faut soutenir les chercheurs africains»

Audio 05:35
Professeur Jean-Jacques Muyembe.
Professeur Jean-Jacques Muyembe. Source : institut-de-france.fr/

C’est l’un des deux hommes qui ont permis la découverte du virus Ebola. En 1976, Jean-Jacques Muyembe est de retour dans son pays, la RDC [alors le Zaïre], après des études de médecine, lorsque le général Mobutu décide de l’envoyer à Yambuku, dans le nord du pays pour enquêter sur une mystérieuse épidémie qui sévit alors. Des prélèvements sanguins qu’il effectue alors permettront ensuite l’identification de ce nouveau virus baptisé Ebola. Pour ses travaux, le professeur Jean-Jacques Muyembe s’est vu remettre hier, mercredi 3 juin, le prestigieux prix Christophe Mérieux 2015 de l’Institut de France. Il répond aux questions de Florence Morice.

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RFI : Est-ce que l’Afrique de l’Ouest en a bientôt fini avec Ebola ? Comment voyez-vous l’avenir de l’épidémie aujourd’hui ?

Professeur Jean-Jacques Muyembe : Le problème, c’est la Guinée. Nous devons absolument arriver à éradiquer cette maladie en Guinée. Il ne faut pas laisser la maladie devenir endémique. Il faut que la communauté comprenne qu’il y a un danger et se mobilise pour détecter les derniers cas dans le village et dans la forêt. C’est même une surveillance de porte à porte.

Est-ce que vous redoutez que le virus ne devienne endémique avec des flambées de temps à autre ?

C’est ça la crainte. Il y aura d’autres épidémies qui vont venir. Nous devons être vigilants et renforcer nos structures de surveillance dans les pays africains, et surtout la formation du personnel soignant aussi, parce que c’est le personnel soignant qui détecte les premiers, les cas.

Lorsque vous avez commencé à travailler sur Ebola dans les années 70, est-ce que vous aussi, vous avez été confronté aux réticences de la population face aux mesures destinées à lutter contre la maladie ?

Dès le départ, nous avions compris que Ebola est une maladie socioculturelle. Nous allons là-bas, nous bousculons les habitudes : on interdit ceci, on interdit cela. Et chez nous en RDC, dès le départ et avant même de commencer de monter les centres de traitement, ça a été de mobiliser d’abord la population, d’informer la population. En RDC, le président de la République est engagé, le Premier ministre est engagé, le ministre de la Santé est engagé. Nous avons une expérience de quarante ans. Tandis que ces pays de l’Afrique de l’Ouest n’ont connu qu’une épidémie. Donc ils étaient surpris. La réaction a été timide. On l’a un peu négligée. On s’y est pris tard. Or pour cette maladie, il faut une réaction vigoureuse dès le départ et un engagement des communautés dès le départ.

Face à ces critiques, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a annoncé la mise en place d’une structure d’urgence avec un fonds dédié. Est-ce que cette réponse vous semble adaptée et à la hauteur des enjeux ?

Pour moi le plus important, c’est de renforcer les structures de santé des pays africains et de former les Africains eux-mêmes à détecter cette maladie et à lutter contre cette maladie. Le plus important, c’est ça. Ce n’est pas dire, nous allons mettre des millions qui vont servir aux experts. Non, on met les millions pour renforcer les structures, transformer les hôpitaux africains qui manquent même de désinfectants, des gants de protection etc.

Ça veut dire, sortir peut-être d’une logique d’urgence et entrer dans une logique globale qui mette l’accent sur la prévention et l’efficacité des systèmes de santé locaux ?

Exactement, c’est ça.

On a vu apparaître ces derniers mois ce qu’on a appelé « le syndrome des survivants », à savoir une cécité partielle ou totale, des troubles de l’audition, des douleurs articulaires. Est-ce que ça vous surprend avec l’expérience et le recul qui est le vôtre ? Avez-vous une idée de ce que peuvent être les conséquences sur le long terme de la maladie ?

En 1985, nous avions déjà décrit cela. Et ce que nous avions déjà remarqué aussi, c’est que les survivants avaient une boulimie qu’on ne pouvait pas imaginer. En 1985, nous avions décidé qu’on devait leur donner des rations alimentaires supplémentaires parce qu’ils avaient faim tout le temps.

Des symptômes qui, d’après votre expérience, durent longtemps ?

Ils durent très longtemps. A Kinshasa, par exemple, j’ai quelques survivantes qui ont des problèmes de stérilité, des troubles des règles. Il y a même des syndromes psychiques. Ça, ça dure longtemps. C’est depuis 1985. Donc jusqu’à présent, il y en a qui se plaignent encore.

Donc il faudrait aujourd’hui encore à suivre ces survivants ?

Il ne faut pas lâcher les survivants, les laisser à eux-mêmes. Il faut un suivi.

Le prix Christophe Mérieux-2015 que vous avez reçu est doté de 500 000 euros. A quoi allez-vous utiliser cet argent ?

Ce qui m’intéresse le plus, c’est chercher à comprendre quel est le réservoir du virus. Nous pensons beaucoup au rôle que peuvent jouer les chauves-souris. Nous allons continuer de récolter des échantillons et à les analyser pour vraiment chercher à mettre la main sur les réservoirs. Ça reste l’énigme scientifique sur Ebola. Si nous connaissons les réservoirs du virus, il y aura moyen de mettre des mesures de prévention pour éviter les flambées comme celles que nous avons en Afrique de l’Ouest. Ce prix pour moi, c’est un symbole. C’est un signal fort pour dire qu'il faut renforcer les structures de recherche en Afrique. Les chercheurs africains, il faut les soutenir. Ils travaillent dans des conditions difficiles et le rôle qu’ils jouent, c’est un rôle important. Si nous détectons les épidémies en Afrique à ce niveau-là, nous, nous évitons que l’Europe, les Etats-Unis soient infectés. C’est un rôle important que nous jouons au front.

Aujourd’hui, il n’existe toujours aucun traitement ou aucun vaccin homologué, mais de nombreux travaux sont en cours. Parmi les pistes qui sont à l’étude, y en a-t-il une qui vous semble plus prometteuse que les autres ?

Dès le départ, on avait pensé que les anticorps anti-Ebola étaient des anticorps protecteurs. C’est comme ça que nous avions fait la transfusion du sang des convalescents à des malades. Et sur huit traités ainsi, i y en avait sept qui avaient survécu. Alors nous pensons franchement que le moyen le plus simple, c’est ça. Ces anticorps protecteurs pourront servir à la fois comme traitement et comme prévention. Le problème de la fièvre hémorragique à virus Ebola, c’est que c’est une maladie de pauvre. Il y a très peu de firmes pharmaceutiques qui pouvaient s’intéresser à ce problème jusqu’au où ça devient une menace pour le monde.

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