Chronique de Jean-Baptiste Placca

Une conquête nouvelle

Audio 05:10
Saïd Djinnit, facilitateur de l'ONU.
Saïd Djinnit, facilitateur de l'ONU. AFP/SEYLLOU

Sur le long et sinueux chemin vers la démocratie, l’Afrique vient de conquérir une étape nouvelle : la liberté dans le choix des médiateurs et, lorsqu’ils ne sont pas fiables, le droit de les faire remplacer, sinon de les congédier. Comme viennent de le faire les Burundais avec l’Algérien Saïd Djinnit.

Publicité

Anthony Lattier : Saïd Djinnit, le représentant du secrétaire général des Nations unies, qui fait office de médiateur entre le président Nkurunziza et son opposition, a été récusé, ce jeudi 4 juin, par 17 formations et partis d’opposition du Burundi, qui demandent au secrétaire général de l’ONU un nouveau médiateur. C’est une démarche plutôt rare, de la part des opposants africains. Comment l’expliquer ?

Jean-Baptiste Placca : Monsieur Djinnit, s’il retourne à la maison, en attendant d’autres missions que lui trouverait son employeur, aura tout loisir de réfléchir aux reproches qui lui sont faits. Mais ce ne sera pas le Burundi. Officiellement, il aurait rompu le rapport de confiance qu’il entretenait avec l’opposition, en adressant, de son propre chef, un document aux chefs d’Etat réunis la semaine dernière à Dar es Salaam. Et ce rapport aurait inspiré les chefs d’Etat dans leur décision de demander des changements dans le calendrier des élections au Burundi, sans aucune allusion au troisième mandat.

A l’heure qu’il est, le secrétaire général de l’ONU n’a pas encore désigné un médiateur en remplacement de monsieur Djinnit. Cela veut-il dire que Ban Ki-Moon n’envisagerait pas de le faire partir ? L’on ne tardera pas à le savoir. Toujours est-il l’on a eu droit, vendredi 5 juin, à un curieux soutien à Saïd Djinnit, venant de l’Union européenne, qui affirme le soutenir pleinement dans son rôle de facilitateur. Et l’on se demande en quoi le soutien de l’Union européenne efface les réserves des principaux concernés, qui disent ne plus avoir confiance. C’est encore une de ces manipulations qui finissent par agacer l’Afrique toute entière.

Sans verser dans la provocation, l’on a envie de dire merci et bravo aux Burundais, en espérant que leur courage, dans ce domaine-là aussi, fera école. Il fallait forcément un certain courage aux leaders politiques et de la société civile burundaises, pour apprécier ce qu’ils ne veulent plus, et être capables, devant l’inacceptable, de faire comprendre à leurs interlocuteurs, y compris au représentant du secrétaire général des Nations unies, que cela ne sera pas accepté. Un médiateur qui penche pour le pouvoir, c’est fréquent, mais c’est surtout nuisible, surtout lorsque c’est l’avenir d’une nation qui se joue. La vérité est que monsieur Djinnit vient d’essuyer un camouflet, qui devrait faire réfléchir plus d’un médiateur, en particulier ceux qui sont si souvent tentés de ruser avec le destin des peuples.

On ne peut pas poser impunément certains actes, sous le seul prétexte que l’on est médiateur, prendre partie en donnant l’impression d’être neutre. Certains – ce n’était pas forcément le cas de monsieur Djinnit – se compromettent franchement, et l’on parle de médiateurs qui monnaient leur apparente neutralité. Et, parce que personne ne les dénonce, ils peuvent continuer d’exercer de capitales en capitales, se déshonorant ici, pervertissant leur mission là, y compris, hélas, en pesant négativement sur le destin de certains peuples.

Il faut en finir avec ces médiateurs à la crédibilité douteuse, qui font tant de mal à l’Afrique, qui nuisent tant aux peuples africains. Pour cela, il fallait que les plus faibles, en général les opposants, sachent que l’on peut récuser un médiateur que l’on ne trouverait… pas net. A ceux qui ne le savaient pas, les Burundais viennent de le démontrer, d’une manière simple, claire, sans bavure.

Quant à monsieur Djinnit, il doit méditer sur ce qui apparaît comme un désaveu, une petite tache, dans sa riche carrière. A lui de s’interroger sincèrement sur l’attitude qui a pu lui avoir valu ce que lui doit forcément vivre comme une humiliation. Car, au regard de l’urgence de la situation, le secrétaire général de l’ONU, bon gré mal gré, va devoir vite lui trouver un remplaçant. Et ce sera une des toutes premières fois où les citoyens d’un pays, opposants politiques et société civile, parviennent à faire congédier un médiateur.

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail