Invité Afrique

Migrations: l’UA doit tout faire pour «que les jeunes ne partent pas»

Audio 05:13
Des migrants aident d'autres migrants à marcher vers le bus d'évacuation à Misrata en Libye, le 9 mai 2015.
Des migrants aident d'autres migrants à marcher vers le bus d'évacuation à Misrata en Libye, le 9 mai 2015. REUTERS/Ismail Zitouny

Plus de 57 000 migrants secourus en mer depuis le début de l'année, plus de 1 800 migrants qui sont morts. Parmi eux : beaucoup d'Africains, qui cherchent une vie meilleure quitte à risquer de la perdre. Pour éviter ces drames, que font les chefs d’Etat du continent ? que fait l'Union africaine ? Ils parlent beaucoup mais agissent peu ! C'est ce que dénonce ce matin notre invitée Awa Thiam, philosophe et anthropologue, présidente de l'association Alliance pour une nouvelle citoyenneté (ANC), ancienne responsable du Laboratoire d'anthropologie culturelle de l'université Cheikh Anta Diop de Dakar. Elle répond aux questions de Marie-Pierre Olphand.

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RFI : Au sein de l’Union européenne le débat fait rage en ce moment sur les plans d’action à mettre en œuvre pour renforcer la lutte contre l’immigration. Est-ce que ce débat sur la question des migrations existe sur le continent africain ?

Awa Thiam
: J’ai le sentiment que sur le continent africain on parle beaucoup mais il est des moments où il faut agir. Et j’ai le sentiment que le problème des migrations meurtrières se pose depuis quelques années au niveau du continent africain et qu’il n’y a pas une politique globale africaine définie.

La faute à qui ?

Je dirais la faute à nos dirigeants essentiellement. Vous savez, au Sénégal, l’ancien président de la République, Maître Abdoulaye Wade, avait préconisé une politique de retour vers l’agriculture. Cela s’appelait à l’époque le plan Reva. Au départ, c’était un projet porteur qui a été soutenu par la Chine, qui a été soutenu par l’Espagne. Et puis on ne sait comment, un beau jour, il a été abandonné, parce tout simplement, M. Abdoulaye Wade pensait essentiellement à se faire réélire et à instaurer une espèce de campagne permanente électorale, une sorte de diversion nationale. Mais le résultat est là ; il a été chassé du pouvoir en 2012. Comme quoi il faut agir, mais agir de façon efficiente.

Est-ce que le problème, c’est qu’il n’y a pas de suivi et qu’il n’y a pas de vision à quinze, vingt ans ?

Je me dis qu’il faudrait peut-être combiner les deux. Dans la mesure où le problème des migrations est un problème crucial, il faudrait que dès maintenant l’Union africaine prenne des dispositions pour faire en sorte que les jeunes ne partent pas.

Mais quels genres de dispositions l’UA peut prendre à son niveau ?

Je suis désolée, je ne suis pas à l’UA, mais je présume que les dirigeants sont élus aussi pour s’occuper de leur peuple. Ils doivent avoir certaines visions, ne pas avoir comme souci de se faire réélire ou simplement de se maintenir au pouvoir. Quand on prend le scandale des fonds qui dorment quelque part dans les paradis fiscaux, je me dis qu’il y a lieu de réagir. Combien de présidents en Afrique sont arrivés pauvres au pouvoir et son sortis multimilliardaires ? Pendant ce temps, leurs peuples sont dans la misère la plus noire.

Est-ce qu’il n’y a pas un manque d’imagination aussi, tout simplement, des dirigeants ?

Est-ce que dans l’Afrique dite noire, il y a des présidents qui se creusent la tête, qui veulent vraiment le développement de leur pays ? Parallèlement, il y a une majorité de dirigeants qui ne sont là que pour eux, pour leur famille, pour leurs amis. Et ce sont eux qui sont à la base, je crois, de ces départs massifs. D’autre part, il va falloir vraiment que l’Occident et l’Afrique subsaharienne réfléchissent un peu au fonctionnement du monde et aux problèmes auxquels on est confrontés. Il va falloir qu’on se coltine avec le système bancaire, aujourd’hui le système financier, qui gère le monde quasiment.

Le ministre de l’Intérieur français, Bernard Cazeneuve, ces jours-ci a insisté sur la nécessité de mettre en place un co-développement robuste entre le Nord et le Sud. Est-ce que c’est ce partenariat entre l’Afrique et les pays européens qui est la clé ?

Une des clés ! Je crois qu’il faut non seulement trouver des solutions sur le terrain, c'est-à-dire en Afrique subsaharienne, mais il faut aussi penser en termes globaux, voir ce qui peut se faire en matière de coopération internationale. La coopération internationale doit être redéfinie, qu’il s’agisse de coopération bilatérale ou multilatérale, il faut absolument qu’on repense ces politiques-là. On nous parle de co-développement, mais il faut un développement pensé, un développement durable, non seulement avec les Etats mais également avec des ONG qui sont sur le terrain.

Au-delà des actions concrètes à mettre en œuvre dans les pays, est-ce qu’il n’y a pas aussi plus en profondeur un travail à faire sur les questions de bonne gouvernance ? Muhammadu Buhari, le président nigérian, disait récemment que c’est en renforçant ces processus de démocratisation qu’on retiendrait aussi les gens chez eux. Vous êtes sur cette ligne ?

Oui. Et je me dis, dans des pays où ce qu’on appelle la démocratie ne prend pas en compte les jeunes et les femmes, à quoi faut-il s’attendre ?

On est en ce moment en plein débat sur les réformes de Constitution, des projets de 3e mandat, avoués ou cachés dans plusieurs pays africains. Est-ce que c’est ça aussi qui pèse sur la jeunesse ? Est-ce que ça peut avoir un impact ?

Ça a un impact. Et il serait malheureux que la France et d’autres pays amis de certains pays d’Afrique avalisent ce genre de pratiques. Parce que vous savez très bien que la plupart des peuples concernés en Afrique sont contre le fait qu’un certain nombre de dirigeants se mettent à tripatouiller leur Constitution. Ça donne quoi ? Ça donne ce qu’on appelle une espèce de dictature. Et on a le sentiment aujourd’hui qu’en Afrique, on a affaire non pas à des Etats, mais à des royaumes. Et c’est triste qu’on en arrive à cela après toutes ces décennies dites « d’Indépendance ». La France joue un rôle essentiel pour l’Afrique francophone. Elle a le devoir, vraiment, d’exiger un minimum de démocratie vis-à-vis des Etats avec lesquels elle collabore.

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